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Sainte-Beuve - Portraits littéraires, III

Abréger, abréger les choses qui passent, c'est là le sentiment permanent de Rancé; il
n'aperçoit aucune branche inutile sans y porter à l'instant la serpe ou la cognée.

Cela même nous avertit de ne pas trop prolonger en parlant de lui; il y aurait beaucoup à dire encore sur
sa polémique avec Mabillon, dont on peut suivre ici toutes les phases, sur ses relations si constantes et si

unies avec Bossuet; mais c'est assez indiquer l'intérêt sérieux de cette publication. Nous aurions voulu

que les notes fussent plus fréquentes et plus courantes au bas des pages. Quand on a du goût comme M.

Gonod, on se méfie de son érudition et on craint de trop dire. Il en est résulté qu'il n'a pas toujours dit

assez; le lecteur a besoin d'être guidé à chaque pas plus qu'on n'imagine. Il est une foule d'allusions qui

fuient et qu'on aurait pu atteindre par d'habiles conjectures. À certains endroits, sous des désignations un

peu vagues, il me semblait entrevoir de loin Leibniz (pag. 105, 108, 113), à d'autres Bayle (pag. 152); M.

Gonod aurait peut-être eu moyen d'éclaircir et de fixer ces aperçus lointains. Nous nous permettons de les

lui recommander, si le recueil en vient à une seconde édition.

Indépendamment de l'histoire littéraire, celle de la langue n'est pas sans avoir à profiter ou du moins à
glaner dans les Lettres de Rancé. Le style, en sa mâle nudité, offre des singularités intéressantes, des

expressions qui sentent leur propriété première, des locutions françaises, mais vieillies et toutes voisines

du latin. Ainsi, quand Rancé nous dit que le Père Mabillon a fait un petit traité très-recherché

et très-exact, ce mot recherché est pris en bonne part, exquisitus. On aurait plus

d'une remarque à faire en ce genre. Mais que dirait Rancé de voir que nous songions au Dictionnaire de

l'Académie en le lisant? C'est pis que n'eût fait l'abbé Nicaise[277].

29 septembre 1846.

[Note 277: J'avais déjà parlé de Rancé à propos de sa Vie par M. de Chateaubriand (Voir au tome Ier,
page 36, des Portraits contemporains); depuis j'ai reparlé de Rancé tout à fait à fond, au tome III

de Port-Royal, pages 532 et suiv.]

MÉMOIRES DE MADAME DE STAAL-DELAUNAY

PUBLIÉS PAR M. BARRIÈRE

Nous sommes décidément le plus rétrospectif des siècles; nous ne nous lassons pas de rechercher, de
remuer, de déployer pour la centième fois le passé. En même temps que l'activité industrielle et

l'invention scientifique se portent en avant dans toutes les voies vers le nouveau et vers l'inconnu,

l'activité intellectuelle, qui ne trouve pas son aliment suffisant dans les oeuvres ni dans les pensées

présentes, et qui est souvent en danger de tourner sur elle-même, se rejette en arrière pour se donner un

objet, et se reprend en tous sens aux choses d'autrefois, à celles d'il y a quatre mille ans ou à celles d'hier:

peu nous importe, pourvu qu'on s'y occupe, qu'on s'y intéresse, que l'esprit et la curiosité s'y logent, ne

fût-ce qu'en passant. De là ces réimpressions sans nombre qui remettent sous les yeux ce que les

générations nouvelles ont hâte d'apprendre, ce que les autres sont loin d'avoir oublié. Aujourd'hui, un

homme d'esprit bien connu de nos lecteurs[278], M. Barrière, publie un choix fait avec goût parmi les

nombreux Mémoires du XVIIIe siècle, depuis la Régence jusqu'au Directoire; c'est une heureuse idée, et

qui permettra de revoir au naturel une époque déjà passée pour plusieurs à l'état de roman.

[Note 278: Des lecteurs du Journal des Débats dans lequel écrit M. Barrière, et où cet article sur
Mme de Staal-Delaunay fut d'abord inséré.]

Voilà, si je compte bien, la troisième fois depuis 1800 que la vogue et la publication se tournent aux

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