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Sainte-Beuve - Portraits littéraires, III

bonté qui est durable, définitive, qui tient au développement de l'être moral à travers les pertes des
années, est à la fois une vertu et une récompense. De même, pour le talent de l'artiste et du poëte, je dirai

qu'il y a une certaine générosité inhérente qui lui est assez ordinaire dans la jeunesse; mais le

développement ultérieur qu'il prendra dépend étroitement de l'usage du premier fonds. Si l'artiste a mal

vécu, s'il a vécu au hasard, au seul gré de son caprice et de son plaisir, qu'arrive-t-il le plus souvent

lorsqu'il a dépensé ce premier feu, cette première part toute gratuite de la nature? Pour un ou deux

peut-être, doués d'une élévation naturelle qui résiste et d'un goût à l'épreuve qui a l'air plutôt de s'aiguiser,

qu'arrive-t-il de la plupart en ce qui est de l'oeuvre et de la production même? Ou bien le talent

insensiblement s'altère, non point dans les détails du métier (il y devient souvent plus habile), mais dans

le choix des sujets, dans la nature des données et des images, dans le raffinement ou le désordre des

tableaux. S'il a conscience du mal secret qu'il enferme en soi, et de sa gestion mauvaise, aura-t-il la force,

aura-t-il seulement la pensée d'y échapper? il est des talents jactancieux qui se font gloire d'étaler et de

produire au jour les tristes objets dont ils ont rempli leur vie. Il en est de plus dignes en apparence, qui

croient pouvoir dissimuler, et qui, pour cela, ne trouvent rien de mieux que de renchérir du côté de

l'exagéré et de la fausse grandeur. Il en est de plus timorés, qui répugnent à mentir aussi bien qu'à se

trahir, et qui arrivent bientôt à se taire, car ils n'ont plus rien de bon à dire ou à chanter. En un mot, la clef

de bien des destinées poétiques, à ce second âge de développement, se trouverait dans celle relation

étroite avec la vie. Qu'on se demande, au contraire, où n'irait pas un talent vrai, fortifié par des habitudes

saines, et recueilli, au sortir de la jeunesse, au sein d'une vertueuse maturité. Manzoni le savait bien,

lorsqu'il rappelait ce mot à Fauriel: «L'imagination, quand elle s'applique aux idées morales, se fortifie et

redouble d'énergie avec l'âge au lieu de se refroidir.» Racine, après des années de silence, en sort un jour

pour écrire Athalie.

Mais je m'aperçois que je m'éloigne, et que j'abuse de la permission de moraliser. On m'excusera du
moins si j'y ai trouvé un texte naturel à l'occasion d'une séance littéraire aussi judicieuse, aussi

régulièrement belle, et des plus honorables pour l'Académie.

1er avril 1846.

LETTRES DE RANCÉ ABBÉ ET RÉFORMATEUR DE LA TRAPPE

Recueillies et publiées par M. Gonod, bibliothécaire de la ville de Clermont-Ferrand.

Est-ce pour faire amende honorable, pour faire pénitence d'avoir publié les charmants Mémoires inédits
de Fléchier sur les Grands-Jours, que le même savant éditeur nous donne aujourd'hui les Lettres de

Rancé? Le fait est que ces agréables Mémoires, dont nous avons rendu compte dans ce journal en nous y

complaisant[275], qui ont été lus ici de chacun avec tant d'intérêt et qui ont singulièrement rajeuni et,

pour tout dire, ravivé la renommée sommeillante d'un grave prélat, ont causé dans le pays d'Auvergne un

véritable scandale. On a essayé de nier leur authenticité, comme si de tels récits s'inventaient à plaisir, et

comme si une langue aussi exquise et aussi polie se retrouvait ou se fabriquait à volonté après le moment

unique où elle a pu naître. Puis on s'est rejeté sur le tort qu'une semblable publication faisait à la mémoire

de Fléchier, et on s'est porté pour vengeur de sa gloire officielle, comme si, après tout à l'heure deux

siècles, il y avait une meilleure recommandation auprès d'une postérité blasée que de parvenir à

l'intéresser encore, à l'instruire avec agrément et à faire preuve auprès d'elle des diverses sortes de

qualités qui brillent dans cet écrit familier, esprit d'observation, grâce, ironie et finesse. Enfin on a fait

jouer les grosses batteries, et on a crié bien haut à l' immoralité et à l'irréligion.

[Note 275: Dans le Journal des Débuts. Voir aussi au tome III, page 239, des Portraits

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