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Sainte-Beuve - Portraits littéraires, III

et plénitude. On avait plaisir, en l'écoutant, à retrouver le vieil ami de Chateaubriand et de Fontanes, celui
à qui M. Joubert adressait ces lettres si fructueuses et si intimes, un esprit poli et sensé qui, dans sa tendre

jeunesse, parut grave avant d'entrer aux affaires, et qui toujours se retrouve gracieux et délicat en en

sortant.

1er février 1846.

RÉCEPTION DE M. VITET À L'ACADÉMIE FRANÇAISE.

Ce n'était pas seulement le souvenir si vif de la dernière séance et de ses piquantes péripéties qui avait
attiré cette fois une affluence plus considérable encore, s'il se peut, sous la coupole désormais trop étroite

de l'Institut: le sujet lui-même était bien fait pour exciter une curiosité si empressée, et il l'a justifiée

complètement. À M. Soumet, à un poëte des plus féconds et des plus brillants, placé aux confins de

l'ancienne et de la moderne école, succédait M. Vitet, l'un des écrivains qui ont le plus contribué comme

critiques à l'organisation et au développement des idées nouvelles dans la sphère des arts, un de ceux qui

avaient le plus travaillé à mettre en valeur la forme dramatique de l'histoire et à la dégager des voiles de

l'antique Melpomène; homme politique des plus distingués, il se trouvait en présence d'un homme d'État

chargé de le recevoir sur un terrain purement littéraire. L'illustre président du 15 avril avait ainsi à parler

de la question romantique et de Lesueur, et l'auteur des Barricades devait aborder ce qui

assurément y ressemble le moins, la dernière tragédie de Clytemnestre. Ce sont là de ces

mélanges agréablement tempérés comme les désire et comme au besoin les combinerait le genre

académique, dont le triomphe, pour une bonne part, se compose toujours de la difficulté vaincue. Elle l'a

été, cette fois, de la manière la plus heureuse, et d'autant mieux que la solution en a été toute pacifique.

C'était là une difficulté de plus dans la disposition d'un public en éveil, qui n'aime rien tant qu'à voir la

politesse relevée de malice, et qui s'accoutumerait volontiers à en aller chercher des exemples à

l'Académie, sauf à doubler la dose et à faire l'étonné en sortant[271]. Mais ce même public, s'il aime un

grain ou deux de malice, goûte encore plus la diversité; et pour lui, l'accord, quand il est juste, peut aussi

avoir son piquant.

[Note 271: C'est ce qui était arrivé pour la séance de réception de M. de Vigny; le public y avait supposé
et mis, à l'instant même, beaucoup plus de malice qu'il n'y eu avait eu au fond.]

Le discours de M. Vitet a été large, brillant, facile, d'une ordonnance lumineuse; les parties en sont
aisément liées, et le tout semble disposé de telle sorte que l'air et le jour y circulent. L'orateur a été ample,

ce qui n'est pas la même chose que d'être long; sous l'élégance de l'expression et le nombre de la période,

il a fait entrer toutes les pensées essentielles, et la bonne grâce de la louange n'a mis obstacle dans sa

bouche à aucune réserve sérieuse. Empêché par les lois mêmes de la célébration et de la

transformation
académique de serrer son sujet de trop près, l'ayant toujours en présence, mais à
distance, il s'est élevé sans en sortir. Il a rassemblé et distribué ses remarques critiques par considérations

générales, il les a laissées planer en quelque sorte. Dans son morceau sur l'influence méridionale, sur la

sonorité harmonieuse et un peu vaine de la langue et de la mélopée des troubadours, dans les hautes

questions qu'il a posées sur les conditions d'une véritable et vivante épopée, dans sa définition brillante et

presque flatteuse du peintre exclusif et du coloriste, il s'est montré un juge supérieur jusqu'au sein

du panégyrique, et en même temps la plus religieuse amitié n'a pas eu un moment à se plaindre; car s'il a

eu le soin de maintenir et comme de suspendre ses critiques à l'état de théorie, il a mis le nom à chacun

de ses éloges.

M. Soumet en méritait beaucoup en effet. Poëte d'un vrai talent, doué par la nature de qualités riches et

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