bibliotheq.net - littérature française
 

Sainte-Beuve - Portraits littéraires, III

Au reste, il aura beau se soustraire par portions et vouloir se dérober, il est de ceux qui laisseront plus de
trace qu'ils ne se l'imaginent et que les contemporains eux-mêmes ne le pensent. La vraie supériorité,

jointe à la finesse, survit à bien des renommées bruyantes. On se remet à l'écouter, à lui découvrir des

grâces nouvelles, quand on est las du convenu ou du trop connu. Son autorité gagne à n'être point de

profession. Et pour ceux mêmes qui se mêlent ici de juger M. de Rémusat et de l'expliquer aux autres, un

de leurs précieux titres pourrait bien être un jour s'ils avaient eu, à leur début, l'honneur d'être remarqués

et publiquement recommandés par lui[247].

[Note 247: M. de Rémusat voulut bien parler dans le Globe, en 1828, de mon premier ouvrage,
le Tableau de la Poésie française au XVIe siècle.]

1er octobre 1847.

CHARLES LABITTE

«La mort a dépouillé ma jeunesse en pleine récolte... J'étais au comble de la muse et de l'âge en fleur, -
hélas! et voilà que je suis entré tout savant dans la tombe, tout jeune dans l'Érèbe!»

(Épigramme de l'Anthologie, édit. Palat., VII, 558.)

Le moment est venu de rendre ce que nous devons à la mémoire du plus regretté de nos amis littéraires et
du plus sensiblement absent de nos collaborateurs[248]. Sa perte cruelle a été si imprévue et si soudaine,

qu'elle a porté, avant tout, de l'étonnement jusque dans notre douleur, bien loin de nous laisser la liberté

d'un jugement. Et aujourd'hui même que le premier trouble a eu le temps de s'éclaircir et que rien ne

voile plus l'étendue du vide, ce n'est pas un jugement régulier que nous viendrons essayer de porter sur

celui qui nous manque tellement chaque jour et dont le nom revient en toute occasion à notre pensée. Le

public lui-même a perdu en M. Charles Labitte plus que ceux qui en sont le mieux assurés ne sauraient le

lui dire. Les personnes qui, sans connaître notre ami, l'ont lu pendant dix années et l'ont suivi dans ses

productions fréquentes et diverses, qui l'ont trouvé si facile et souvent si gracieux de plume, si riche de

textes, si abondant et presque surabondant d'érudition, qui ont goûté son aisance heureuse à travers cette

variété de sujets, ceux mêmes auxquels il est arrivé d'avoir à le contredire et à le combattre, peuvent-ils

apprendre sans surprise et sans un vrai mouvement de sympathie que cet écrivain si fécond, si activement

présent, si ancien déjà, ce semble, dans leur esprit et dans leur souvenir, est mort avant d'avoir ses

vingt-neuf ans accomplis? Il était à peine mûr de la veille; il était à cette plénitude de la jeunesse où la

saison des fruits commence à peine d'hier et où quelques tours de soleil achèveront, où l'on n'a plus enfin

qu'à produire pour tous ce qu'on a mis tant de labeur et de veilles à acquérir pour soi. Il s'était

perfectionné, depuis les trois dernières années, de la manière la plus sensible pour qui le suivait de près.

Le jugement qu'il avait toujours eu net et prompt s'affermissait de jour en jour; il avait acquis la solidité

sous l'abondance, et cette solidité même, qui eût amené la sobriété, tournait à l'agrément. Il n'y aurait qu'à

retrancher et à resserrer un peu pour que l'étude sur Marie-Joseph Chénier devînt un morceau de

critique biographique achevé de forme autant qu'il est complet de fond. L'article sur Varron est

un modèle parfait de ce genre d'érudition et de doctrine encore grave, et déjà ménagé à l'usage des

lecteurs du monde et des gens dégoût; l'étude sur Lucile également; et nous pourrions citer vingt

autres articles gracieux et sensés, et finement railleurs, qui attestaient une plume faite, et si nombreux que

de sa part, sur la fin, on ne les comptait plus. Mais, encore un coup, il n'avait pas vingt-neuf ans, et si

mourir jeune est beau pour un poëte, s'il y a dans les premiers chants nés du coeur quelque chose d'une

fois trouvé et comme d'irrésistible qui suffit par aventure à forcer les temps et à perpétuer la mémoire, il

n'en est pas de même du prosateur et de l'érudit. La poésie est proprement le génie de la jeunesse; la

< page précédente | 187 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.