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Sainte-Beuve - Portraits littéraires, III

Le livre de M. Eynard est dédié A mes amis Alfred de Falloux et Albert de Rességuier, avec une
épigraphe tout onctueuse tirée de saint Paul, ce qui semblerait indiquer que la jeune Rome et la jeune

Genève ne sont pas si brouillées qu'autrefois; mais ces exceptions entre natures affables et bienveillantes,

ces avances où il entre autant de courtoisie que de christianisme, ne prouvent rien au fond. Je me plais du

moins à noter ce procédé-ci à titre de bon goût et de bonne grâce.

15 septembre 1849.

M. DE RÉMUSAT

(PASSÉ ET PRÉSENT, mélanges)

A voir ce que deviennent sous nos yeux certains personnages historiques célèbres, et comme tout cela se
grossit et s'enlumine, se dénature ou (disent les habiles) se transfigure à l'usage de cette niasse confuse et

passablement crédule qu'on appelle la postérité, on se sent ramené, pour peu qu'on ait le sentiment du

juste et du fin, à des sujets qui, en dehors des tumultueux concours, offrent à l'observation désintéressée

un fond plus calme, un sérieux mouvement d'idées et le charme infini des nuances. Les nuances se

confondent et s'évanouissent à mesure qu'on s'éloigne. Que reste-t-il alors de cet ensemble de

particularités vraies qui distinguaient une physionomie vivante et qui la variaient dans un caractère

unique, non méconnaissable? A quelles chances une figure dite historique n'est-elle pas soumise, sitôt

qu'échappant aux premiers témoins, elle passe aux mains des commentateurs subtils, des érudits sans

jugement, ou, qui pis est, des tribuns et des charlatans de place, des rhéteurs et sophistes de toutes sortes

qui trafiquent indifféremment de la parole? Si nous-mêmes nous avons été témoins et que nous puissions

comparer nos premières impressions sincères avec l'idole usurpatrice, le dégoût nous prend, et l'on se

rejette plus que jamais vers le naturel et le réel, vers ce qui fait qu'on cause et qu'on ne déclame pas. On

s'attache surtout à l'élite, à ce qui est apprécié de quelques-uns, des meilleurs, à ce qui nous fait sentir à sa

source la vie de l'esprit. Heureux si on peut le rencontrer non loin de soi! Il y a, sachons-le bien, dans

chaque génération vivante quelque chose qui périt avec elle et qui ne se transmet pas. Les écrits ne

rendent pas tout, et, des qu'on a affaire à des pensées délicates, le meilleur est encore ce qui s'envole et

qui a oublié de se fixer. On sait qu'il y a des langues d'Orient dans lesquelles toute une portion vocale ne

s'écrit point; il en est ainsi de chaque littérature. Tout ce qui a vécu d'une vie sociale un peu compliquée à

son esprit à soi, son génie léger, qui disparaît avec les groupes qu'il anime. Les successeurs sont tentés

d'en tenir peu de compte, même quand ils s'en portent les héritiers. Lorsque vient le lendemain, on

ramasse le fruit d'hier, mais on n'a pas eu la fleur; et ce fruit même, on ne l'a pas vu, on ne l'a pas cueilli

sur l'arbre dans sou velouté et dans sa fraîcheur de duvet. Une fois à distance, on parle des choses en

grand, c'est-à-dire le plus souvent en gros. Même lorsqu'on croit les savoir le mieux, on court risque de

tomber dans des confusions qui feraient hausser les épaules à ceux dont on parle, s'ils revenaient au

monde. Tel qui, dans le temps, n'aurait pas été admis à l'antichambre chez Mme de La Fayette ou chez

Mme de Maintenon, est homme à célébrer intrépidement les élégances du grand siècle. Le XVIIIe siècle

est depuis longtemps en proie à des amateurs et soi-disant connaisseurs qui n'ont pas l'air d'eu distinguer

les divers étages, de soupçonner ce qui, par exemple, sépare Dorât de Rulhière. L'à-peti-prés et

le péle-mele se glissent partout.

Cela fait souffrir. Mais quand il s'agit de morts déjà anciens, et dont la dépouille est à tout le monde,
comment venir prétendre qu'on les possède mieux, qu'on a la tradition de leur manière et la clef de leur

esprit, plutôt que le premier venu qui en parlera avec aplomb et d'un air de connaissance? Avec les

vivants du moins, on a des juges, des témoins de la ressemblance, un cercle rapproché qui peut dire si, au

milieu de tout ce qu'on a sous-entendu ou peut-être omis, on a pourtant touché l'essentiel, et si l'on a saisi

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