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Sainte-Beuve - Portraits littéraires, III

CE QU'EN AURAIT DIT SAINT-ÉVREMOND

VIE DE MADAME DE KRÜDNER, PAR M. CHARLES EYNARD

Il y a déjà plus de douze ans que la Revue [209] s'est occupée de Mme de Krüdner, et que nous avons
classé à son rang l'auteur de Valérie parmi les aimables romanciers du siècle. Nous n'avions pas

prétendu retracer toute l'histoire de cette femme brillante et diversement célèbre; nous ne nous étions

attaché qu'à bien saisir l'expression de sa physionomie en deux ou trois circonstances principales, et à la

montrer sous son vrai jour. Ayant eu l'occasion depuis de faire réimprimer ce premier travail, nous en

disions: «Comme biographie, ce simple pastel, dans lequel on s'est attaché à l'esprit et à la

physionomie plus encore qu'aux faits, laisse sans doute à désirer; un de nos amis, M. Charles Eynard, à

qui l'on doit déjà une Vie du célèbre médecin Tissot, prépare depuis longtemps une biographie

complète de Mme de Krüdner. Renseignements intimes, lettres originales, rien ne lui aura manqué,

surtout pour la portion religieuse. Nous hâtons de tous nos voeux cette publication.»

[Note 209: La Revue des Deux Mondes, livraison du 1er juillet 1837; et dans les Portraits de
Femmes
. - Cette nouvelle et dernière Mme de Krüdner dément et déjoue l'autre sur quelques points;
je le regrette, mais, en ce qui me semble vrai, je n'ai jamais été à une rétractation ni à une rectification

près.]

C'est ce travail, fruit de plusieurs années d'une recherche suivie et d'un culte patient, qui paraît
aujourd'hui et qui justifie amplement notre promesse. La mémoire de Mme de Krüdner est désormais

assurée contre l'oubli, et, ce qui vaut mieux, contre le dénigrement facile qui naissait d'une

demi-connaissance. On la suit dès le berceau, on assiste à ses jeux, à ses rêveries d'enfance, à son

mariage, à sa première vie diplomatique, à ce premier débordement d'imagination qui cherchait un objet

idéal, même dans son sage mari; on la voit, à Venise (1784-1786), laissant s'exalter près d'elle la passion

d'Alexandre de Stakieff, le jeune secrétaire d'ambassade, dont elle fera plus tard le Gustave de

Valérie
, ne favorisant pas ouvertement cette passion, ne la partageant pas au fond, mais en jouissant
déjà et certainement reconnaissante. M. Eynard établit très-bien, d'ailleurs, que Mlle de Wietinghoff,

mariée à dix-huit ans au baron de Krüdner, qui avait juste vingt ans plus qu'elle, qui était veuf ou plutôt

qui avait divorcé deux fois, s'efforça sérieusement de l'aimer et de trouver en lui le héros de roman qu'elle

s'était de bonne heure créé dans ses rêves. C'était dans les premiers temps un parti pris chez elle d'aimer,

d'admirer son mari: «On ne sait d'abord, écrivait-elle, ce qu'on aime le plus en lui, ou de sa figure noble

et élevée, ou de son esprit qui est toujours agréable et qui s'aide encore d'une imagination vaste et d'une

extrême culture; mais, en le connaissant davantage, on n'hésite pas: c'est ce qu'il tire de son coeur qu'on

préfère; c'est quand il s'abandonne et se livre entièrement qu'on le trouve si supérieur. Il sait tout, il

connaît tout, et le savoir en lui n'a pas émoussé la sensibilité. Jouir de son coeur, aimer et faire du

bonheur des autres le sien propre, voilà sa vie.» Quoique M. de Krüdner fût un homme de mérite, sa

jeune femme lui prêtait assurément dans ce portrait flatté; toute leur relation peut se résumer en deux

mots: elle était romanesque, et il était positif. Ajoutons qu'il avait quarante ans quand elle en avait vingt.

Durant ce séjour à Venise, «sans cesse occupée de lui, dit M. Eynard, elle passait sa vie à lui prouver sa

tendresse par des attentions infructueuses à force de délicatesse. Elle entreprenait des courses lointaines

et fatigantes pour lui procurer des fleurs et des fraises dans leur primeur. D'autres fois, la vue d'un

danger, les caprices d'un cheval fougueux que son mari se plaisait à monter; lui causaient de si vives

terreurs qu'elle en perdait connaissance...» Toutes ces recherches et ces inventions de sensibilité étaient

peine perdue. Un jour, le baron de Krüdner était allé faire une visite à la campagne; vers le soir, un orage

éclate. Mme de Krüdner s'inquiète; les heures s'avancent, l'orage ne cesse pas; sa tête se monte: elle se

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