bibliotheq.net - littérature française
 

Sainte-Beuve - Portraits littéraires, III

partirai demain matin pour continuer tout de bon ma route que les lacs du Westmoreland et du
Cumberland ont interrompue. Je viens d'essuyer une espèce de tempête sur le Windermere, un lac, le plus

grand de tous ceux de ce pays-ci, à deux milles de ce village. J'ai eu envie de me noyer. L'eau était si

noire et si profonde[125], que la certitude d'un prompt repos me tentait beaucoup; mais j'étais avec deux

matelots qui m'auraient repêché, et je ne veux pas me noyer comme je me suis empoisonné, pour rien. Je

commence à ne pas trop savoir ce que je deviendrai. J'ai à peine six louis: le cheval loué m'en coûtera

trois. Je ne veux plus prendre d'argent à Londres chez le banquier de mon père. Mes amis n'y sont

point. I'll just trust to fate. Je vendrai, si quelque heureuse aventure ne me fait rencontrer quelque

bonne âme, ma montre et tout ce qui pourra me procurer de quoi vivre, et j'irai comme Goldsmith, avec

une viole et un orgue sur mon dos, de Londres en Suisse. Je me réfugierai à Colombier, et de là j'écrirai,

je parlementerai, et je me marierai; puis, après tous ces rai, je dirai, comme Pangloss fessé et

pendu: «Tout est bien.»

[Note 125: Parodie de ce passage célèbre de la Nouvelle Héloïse. «La roche est escarpée, l'eau est
profonde, et je suis au désespoir!...»]

«À quatorze milles d'Ambleside, Kendal, 1er septembre.

«... C'est une singulière lettre que celle-ci, madame, - je ne sais trop quand elle sera finie, - mais je vous
écris, et je ne me lasse pas de ce plaisir-là comme des autres. - Me voici à trente milles de Keswick, où

j'ai vu mon homme. - J'ai vingt-deux milles de plus à faire. Je vous écrirai de Lancaster. La description

de Patterdale est dans mon porte-manteau, - et je ne puis le défaire. Je vous l'enverrai de Manchester, où

je coucherai demain; - je vais à grandes journées par économie et par impatience. - On se fatigue de se

fatiguer comme de se reposer, madame. - Pour varier ma lettre, je vous envoie mon épitaphe. - Si vous

n'entendez pas parler de moi d'ici à un mois, faites mettre une pierre sous quatre tilleuls qui sont entre le

Désert et la Chablière[126], et faites-y graver l'inscription suivante; - elle est en mauvais vers, et je vous

prie de ne la montrer à personne tant que je serai en vie. - On pardonne bien des choses à un mort, et l'on

ne pardonne rien aux vivants.

[Note 126: Campagnes près de Lausanne, appartenant alors à la famille Constant.]

EN MÉMOIRE D'HENRI-BENJAMIN DE CONSTANT-REBECQUE,

Né à Lausanne en Suisse, Le 25 nov. 1767[127]. Mort à *** dans le comté De *** en Angleterre, Le
septembre 1787.

[Note 127: Benjamin Constant, comme bien des gens, se trompait sur la date précise de sa naissance.
Voici ce qu'on lit dans les registres de l'état civil de Lausanne: «_Benjamin Constant, fils de noble Juste

Constant, citoyen de Lausanne et capitaine au service des États-Généraux, et de feu madame Henriette de

Chandieu, sa défunte femme, né le dimanche 25 octobre, a été baptisé en Saint-François, le 11 novembre

1767, par le vénérable doyen Polier de Bottens, le lendemain de la mort de madame sa mère.» Ainsi,

Benjamin Constant, orphelin de mère, pouvait dire avec Jean-Jacques Rousseau: «Ma naissance fut le

premier de mes malheurs.» On sent trop, en effet, qu'à tous deux la tendresse d'une mère leur a manqué.]

D'un bâtiment fragile, imprudent conducteur.
Sur des flots inconnus je bravais la tempête.

La foudre grondait sur ma tête,

Et je l'écoutais sans terreur.

Mon vaisseau s'est brisé, ma carrière est finie.

< page précédente | 107 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.