Stendhal

Ainsi, avec un dévouement complet pour le prisonnier, la duchesse et le premier ministre n'avaient pu faire pour lui que bien peu de chose. Le prince était en colère, la cour ainsi que le public étaient piqués contre Fabrice et ravis de lui voir arriver malheur; il avait été trop heureux. Malgré l'or jeté à pleines mains, la duchesse n'avait pu faire un pas dans le siège de la citadelle; il ne se passait pas de jour sans que la marquise Raversi ou le chevalier Riscara eussent quelque nouvel avis à communiquer au général Fabio Conti. On soutenait sa faiblesse.

L'ambition du général Fabio Conti, exaltée jusqu'à la folie par les embarras qui venaient se placer au milieu de la carrière du premier ministre Mosca et qui semblaient annoncer sa chute, l'avait porté à faire des scènes violentes à sa fille, il lui répétait sans cesse, et avec colère, qu'elle cassait le cou à sa fortune si elle ne se déterminait enfin à faire un choix; à vingt ans passés il était temps de prendre un parti; cet état d'isolement cruel, dans lequel son obstination déraisonnable plongeait le général, devait cesser à la fin, etc.

... Alors que Vesper vient embrunir nos yeux
Tout épris d'avenir, je contemple les cieux
En qui Dieu nous escrit, par notes non obscures,
Les sorts et les destins de toutes créatures.
Car lui du fond cieux regardant un humain
Parfois mû de pitié, lui montre le chemin;
Par les astrcs du ciel qui sont des caractères
Les choses nous prédit et bonnes et contraires.
Mais les hommes chargés de terre et de trépas
Méprisent tel écrit, et ne le lisent pas.

Ronsard

 

Fabrice trouva bientôt des vivandières, et l'extrême reconnaissance qu'il avait pour la geôlière de B... le porta à leur adresser la parole; il demanda à l'une d'elles où était le 4c régiment de hussards, auquel il appartenait.

A l'époque de ses malheurs il y avait déjà près d'une année que la duchesse avait fait une rencontre singulière: un jour qu'elle avait la luna comme on dit dans le pays, elle était allée à l'improviste, sur le soir, à son château de Sacca, situé au-delà de Colorno, sur la colline qui domine le Pô. Elle se plaisait à embellir cette terre; elle aimait la vaste forêt qui couronne la colline et touche au château, elle s'occupait à y faire tracer des sentiers dans des directions pittoresques.

Rien ne put le réveiller, ni les coups de fusil tirés fort près de la petite charrette, ni le trot du cheval que la cantinière fouettait à tour de bras. Le régiment, attaqué à l'improviste par des nuées de cavalerie prussienne, après avoir cru à la victoire toute la journée, battait en retraite, ou plutôt s'enfuyait du côté de la France.

Le colonel, beau jeune homme, bien ficelé, qui venait de succéder à Macon, fut sabré, le chef de bataillon qui le remplaça dans le commandement vieillard à cheveux blancs, fit faire halte au régiment.

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