Louis Hémon

par Louis Hémon

En mai, Esdras et Da'Bé descendirent des chantiers, et leur chagrin raviva le chagrin des autres. Mais la terre enfin nue attendait la semence, et aucun deuil ne pouvait dispenser du labeur de l'été.

Eutrope Gagnon vint veiller un soir, et peut-être, en regardant à la dérobée le visage de Maria, devina-t-il que son coeur avait changé, car lorsqu'ils se trouvèrent seuls il demanda:

- Calculez-vous toujours de vous en aller, Maria?

Elle fit: «Non» de la tête, les yeux à terre.

«Ite missa est.»

La porte de l'église de Péribonka s'ouvrit et les hommes commencèrent à sortir.

L'heure du souper était venue que Maria n'avait pas encore fini de répondre aux questions, de raconter, sans en omettre aucun, les incidents de son voyage, de donner les nouvelles de Saint-Prime et de Péribonka, et toutes les autres nouvelles qu'elle avait pu recueillir au cours du chemin.

Trois jours plus tard Maria entendit en ouvrant la porte au matin un son qui la figea quelques instants sur place, immobile, prêtant l'oreille. C'était un mugissement lointain et continu, le tonnerre des grandes chutes qui étaient restées glacées et muettes tout l'hiver.

- La glace descend, dit-elle en rentrant. On entend les chutes.

Avec juin le vrai printemps vint brusquement après quelques jours froids. Le soleil brutal chauffa la terre et les bois, les dernières plaques de neige s'évanouirent, même à l'ombre des arbres serrés; la rivière Péribonka grimpa peu à peu le long de se hautes berges rocheuses et vint noyer les buisson d'aunes et les racines des premières épinettes; un boue prodigieuse emplit les chemins. La terre canadienne se débarrassa des derniers vestiges de l'hiver avec une sorte de rudesse hâtive, comme par crainte de l'autre hiver qui venait déjà.

Le beau temps continua et dès les premiers jours de juillet les bleuets mûrirent.

En juillet les foins avaient commencé à mûrir, et quand le milieu d'août vint, il ne restait plus qu'à attendre une période de sécheresse pour les couper et les mettre en grange. Mais après plusieurs semaines de beau temps continu, les sautes de vent fréquentes, qui sont de règle dans la plus grande partie de la province de Québec, avaient repris.

Chaque matin les hommes examinaient le ciel et tenaient conseil.

- Le vent tourne au sudet. Blasphème! Il va mouiller encore, c'est clair, disait Edwige Légaré d'un air sombre.

Septembre arriva, et la sécheresse bienvenue du temps des foins persista et devint une catastrophe. À en croire les Chapdelaine il n'y avait jamais eu de sécheresse comme celle-là, et chaque jour quelque raison nouvelle était suggérée, qui expliquait la sévérité divine.

Un matin d'octobre, Maria vit en se levant la première neige descendre du ciel en innombrables flocons paresseux. Le sol était blanc, les arbres poudrés, et il semblait bien que l'automne fût déjà fini, au temps où il ne fait que commencer ailleurs.

Mais Edwige Légaré prononça d'un air sentencieux:

- Après la première neige on a encore un mois avant l'hivernement. J'ai toujours entendu les vieux dire ça, et je pense de même.

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