Jules Renard

par Jules Renard

Comme quatre heures vont bientôt sonner, Poil de Carotte, fébrile, réveille M. Lepic et grand frère Félix qui dorment sous les noisetiers du jardin.

- Partons-nous? dit-il.

Grand frère Félix: 
Allons-y, porte les caleçons?

Monsieur Lepic: 
Il doit faire encore trop chaud.

Grand frère Félix: 
Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil.

Poil de Carotte n'aperçoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles poussent des cris étourdissants et mêlés, comme des enfants qui jouent sous un préau d'école. L'une delle se jette dans ses jambes, et il en éprouve quelque malaise. Une autre bondit en pleine pojection de lucarne. C'est un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent graduellement à l'obscurité, et les détails se précisent.

I

Madame Lepic: 
Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte?

Poil de Carotte: 
Non, maman.

Madame Lepic: 
Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes poches.

Poil de Carotte: 
_Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre comme des oreilles d'âne._

Ah! oui, maman! Rends-le-moi.

- Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oublié de fermer les poules.

C'est vrai. On peut s'en assurer par la fenêtre. Là-bas, tout au fond de la grande cour, le petit toit aux poules découpe, dans la nuit, le carr noir de sa porte ouverte.

- Félix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic à l'aîné de ses trois enfants.

- Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Félix, garçon pâle, indolent et poltron.

- Et toi, Ernestine?

- Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur!

Madame Lepic: 
Auel âge avez-vous donc, déjà, Honorine?

Honorine: 
Soixante-sept ans depuis le Toussaint, madame Lepic.

Madame Lepic: 
Vous voilà vieille, ma pauvre vieille!

Honorine: 
Ça ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai été malade. Je crois les chevaux moins durs que moi.

Quelquefois madame Lepic permet à Poil de Carotte d'aller voir son parrain et même de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui passe sa vie à la pêche ou dans la vigne. Il n'aime personne et ne supporte que Poil de Carotte.

- Te voilà, canard! dit-il.

- Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu préparé ma ligne?

- Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain.

M. Lepic, grand frère Félix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent près de la cheminée où brûle une souche avec ses racines, et les quatre chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas là, développe ses idées personnelles.

Comme à l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassière. Elle contient deux perdrix. Grand frère Félix les inscrit sur une ardoise pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur Ernestine dépouille et plume le gibier. Quant à Poil de Carotte, il est spécialement chargé d'achever les pièces blessées. Il doit ce privilège à la dureté bien connue de son coeur sec.

Les deux perdrix s'agitent, remuent le col.

Madame Lepic: 
Qu'est-ce que tu attends pour les tuer?

Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile à sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut écouter, sans opinion préconçue, et, le moment venu, sortir de l'ombre, et, comme une personne réfléchie, qui seule garde toute sa tête au milieu de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des affaires.

Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et sûr. Certes, elle ne l'avouera pas, trop fière. L'accord se fera tacitement, et Poil de Carotte devra agir sans être encouragé, sans espérer une récompense.

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