Joseph Bertrand

par Joseph Bertrand

 

Leibniz, dit-on, ne faisait cas de la science que parce qu'elle lui donnait le droit d'être écouté quand il parlait de philosophie et de religion. L'idée certes est généreuse et digne de son grand esprit, mais si tous ceux qui abordent ces hautes questions devaient commencer par être des Leibniz, ils deviendraient singulièrement rares. Quelque haut d'ailleurs qu'ils fussent placés, leurs discours éloquents ou vulgaires, orthodoxes ou hérétiques, vaudraient seulement par eux-mêmes et nullement par le nom de l'auteur.

D'Alembert, vers la fin de sa vie, songeant à ses premiers travaux, écrivait avec émotion: «Les mathématiques ont été pour moi une maîtresse!»

Dans la satire trop vantée de l'envieux Gilbert, dont, par une rare et injuste fortune, les vers ingénieusement méchants sont presque tous demeurés célèbres, on a souvent cité le trait lancé au froid d'Alembert:

...Chancelier du Parnasse, Qui se croit un grand homme et fit une préface.

On ne saurait plus mal dire. Les amis de d'Alembert le traitaient d'illustre, les envieux s'inclinaient devant lui. Sa gloire était certaine, il ne pouvait fermer les yeux à l'évidence, il était grand, jamais il ne fut fier.

La préface de l'Encyclopédie fut un événement. Les salons les plus brillants, fort indifférents aux problèmes de dynamique et à la précession des équinoxes, s'empressèrent d'accueillir et d'attirer ce jeune savant, si profond, si universel, si habile à bien dire. D'Alembert rencontra chez le président Hénault la célèbre Mme du Deffant. Il allait volontiers où il se sentait désiré. Chaque jour bientôt il la voyait ou lui écrivait. Dans ce monde nouveau il sut plaire à tous, à Voltaire comme à Montesquieu, à Mme de Stahl comme à la duchesse du Maine.

Un personnage alors considérable - c'était le maréchal Vaillant - me disait un jour: «Je passe l'été dans une petite commune de Bourgogne; là, quoique voltairien, chaque dimanche ma présence à l'église édifie les fidèles: vous me direz que c'est de l'hypocrisie! - Ah! maréchal! répondis-je sans hésitation... - Vous voulez dire, continua-t-il, que ce n'est pas de l'hypocrisie: vous me feriez plaisir en m'expliquant pourquoi.»

Je fus embarrassé; il s'y attendait et nous rîmes tous deux.

D'Alembert écrivait un jour à Voltaire: «Je n'aime les grands que quand ils le sont comme vous, c'est-à-dire par eux-mêmes et qu'on peut vraiment se tenir pour honoré de leur amitié et de leur estime. Pour les autres, je les salue de loin, je les respecte comme je dois et je les estime comme je peux.»

D'Alembert dans son enfance n'avait appris ni les belles manières ni l'usage du monde. Sa renommée imposait l'indulgence; rien de lui ne pouvait scandaliser; il riait de tout sans jamais se contraindre, laissant un libre cours à sa verve satirique, déclarant sans colère ses inimitiés et ses griefs. Il semblait toujours, avec des formes libres et gaies, rappeler aux plus hauts personnages qu'en acceptant leurs invitations il trouvait bon qu'on lui en sût gré.

PORTRAIT DE D'ALEMBERT FAIT PAR LUI-MÊME, en 1760.

M. d'Alembert n'a rien dans sa figure de remarquable, soit en bien, soit en mal; on prétend, car il ne peut en juger lui-même, que sa physionomie est pour l'ordinaire ironique et maligne; à la vérité, il est très frappé du ridicule, et peut-être a quelque talent pour le saisir: ainsi il ne serait pas étonnant que l'impression qu'il en reçoit se peignît souvent sur son visage.

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