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Blaise Pascal - Petits écrits philosophiques et religieux

bien, quand on en use si mal? Quid proderat, etc.? dit de lui-même ce saint docteur avant sa conversion.
Vous êtes heureux, monsieur, de vous être élevé au dessus de ces personnes qu'on appelle des docteurs

plongés dans l'ivresse de la science, mais qui ont le coeur vide de vérité. Dieu a répandu dans votre coeur

d'autres douceurs et d'autres attraits que ceux que vous trouviez dans Montaigne. Il vous a rappelé de ce

plaisir dangereux, a jucundidate pestifera, dit saint Augustin, qui rend grâces à Dieu de ce qu'il a

pardonné les péchés qu'il avait commis en goûtant trop la vanité. Saint Augustin est d'autant plus

croyable en cela, qu'il était autrefois dans ces sentiments; et comme vous dites de Montaigne que c'est

par ce doute universel qu'il combat les hérétiques de son temps, ce fut aussi par ce même doute des

académiciens que saint Augustin quitta l'hérésie des Manichéens. Depuis qu'il fut à Dieu, il renonça à ces

vanités qu'il appelle sacrilège, et fit ce qu'il dit de quelques autres. Il reconnut avec quelle sagesse saint

Paul nous avertit de nous pas laisser séduire par ces discours. Car il avoue qu'il y a en cela un certain

agrément qui enlève: on croit quelquefois les choses véritables, seulement parce qu'on les dit

éloquemment. Ce sont des viandes dangereuses, dit-il, mais que l'on sert dans de beaux plats, mais ces

viandes, au lieu de nourrir le coeur, elles le vident. On ressemble alors à des gens qui dorment, et qui

croient manger en dormant: ces viandes imaginaires les laissent aussi vides qu'ils étaient."

M. de Saci dit à M. Pascal plusieurs choses semblables: sur quoi M. Pascal lui dit que s'il lui faisait
compliment de bien posséder Montaigne et de le savoir bien tourner il pouvait lui dire sans compliment

qu'il possédait bien mieux saint Augustin, et qu'il le savait bien mieux tourner, quoique peu

avantageusement pour le pauvre Montaigne. Il lui témoigna être extrêmement édifié de la solidité de tout

ce qu'il venait de lui représenter; cependant, étant encore tout plein de son auteur, il ne put se retenir et

lui dit:

"Je vous avoue, Monsieur, que je ne puis voir sans joie dans cet auteur la superbe raison si
invinciblement froissée par ses propres armes, et cette révolte si sanglante de l'homme contre l'homme,

qui, de la société avec Dieu, où il s'élevait par les maximes [de sa faible raison], le précipite dans la

nature des bêtes; et j'aurais aimé de tout mon coeur le ministre d'une si grande vengeance, si, étant

disciple de l'Eglise par la foi, il eût suivi les règles de la morale, en portant les hommes, qu'il avait si

utilement humiliés, a ne pas irriter par de nouveaux crimes celui qui peut seul les tirer des crimes qu'il les

a convaincus de ne pouvoir pas seulement connaître.

"Mais il agit au contraire en païen de cette sorte. De ce principe, dit-il, que hors de la foi tout est dans
l'incertitude, et considérant combien il y a que l'on cherche le vrai et le bien sans aucun progrès vers la

tranquillité, il conclut qu'on en doit laisser le soin aux autres, et demeurer cependant en repos, coulant

légèrement sur les sujets de peur d'y enfoncer en appuyant; et prendre le vrai et le bien sur la première

apparence, sans les presser, parce qu'ils sont si peu solides que, quelque peu qu'on serre la main, ils

s'échappent entre les doigts et les laissent vides. C'est pourquoi il suit le rapport des sens et les notions

communes, parce qu'il faudrait qu'il se fît violence pour les démentir, et qu'il ne sait s'il gagnerait,

ignorant où est le vrai. Ainsi il fuit la douleur et la mort, parce que son instinct l'y pousse, et qu'il ne veut

pas résister par la même raison, mais sans en conclure que ce soient de véritables maux, ne se fiant pas

trop à ces mouvements naturels de crainte, vu qu'on en sent d'autres de plaisir qu'on dit être mauvais,

quoique la nature parle au contraire. Ainsi, il n'a rien d'extravagant dans sa conduite, il agit comme les

autres; et tout ce qu'ils font dans la sotte pensée qu'ils suivent le vrai bien, il le fait par un autre principe,

qui est que les vraisemblances étant pareilles d'un et d'autre côté l'exemple et la commodité sont les

contrepoids qui l'entraînent.

"Il suit donc les moeurs de son pays parce que la coutume l'emporte: il monte sur son cheval, comme un

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