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Blaise Pascal - Petits écrits philosophiques et religieux

créant pour connaître la vérité qui saura sans cette lumière si, étant formés à l'aventure, ils ne sont pas
incertains, ou si, étant formés par un être faux et méchant, il ne nous les a pas donnés faux afin de nous

séduire, montrant par là que Dieu et le vrai sont inséparables, et que si l'un est ou n'est pas, s'il est

incertain ou certain l'autre est nécessairement de même. Qui sait donc si le sens commun, que nous

prenons pour juge du vrai, en a l'être de celui qui l'a créé? De plus, qui sait ce que c'est que vérité, et

comment peut-on s'assurer de l'avoir sans la connaître? Qui sait même ce que c'est qu'être qu'il est

impossible de définir, puisqu'il n'y a rien de plus général, et qu'il faudrait, pour l'expliquer, se servir

d'abord de ce mot-là même, en disant: C'est, être...? Et puisque nous ne savons ce que c'est qu'âme, corps,

temps, espace, mouvement, vérité bien ni même être, ni expliquer l'idée que nous nous en formons

comment nous assurons-nous qu'elle est la même dans tous les hommes, vu que nous n'en avons d'autre

marque que l'uniformité des conséquences, qui n'est pas toujours un signe de celle des principes? car ils

peuvent bien être différents et conduire néanmoins aux mêmes conclusions chacun sachant que le vrai se

conclut souvent du faux.

"Enfin il examine si profondément les sciences, et la géométrie, dont il montre l'incertitude dans les
axiomes et dans les termes qu'elle ne définit point comme d'étendue, de mouvement, etc., et la physique

en bien plus de manières, et la médecine en une infinité de façons, et l'histoire, et la politique, et la

morale, et la jurisprudence et le reste, de telle sorte qu'on demeure convaincu que nous ne pensons pas

mieux à présent que dans quelque songe dont nous ne nous éveillons qu'à la mort, et pendant lequel nous

avons aussi peu les principes du vrai que durant le sommeil naturel. C'est ainsi qu'il gourmande si

fortement et si cruellement la raison dénuée de la foi, que lui faisant douter si elle est raisonnable, et si

les animaux le sont ou non, ou plus ou moins, il la fait descendre de l'excellence qu'elle s'est attribuée, et

la met par grâce en parallèle avec les bêtes, sans lui permettre de sortir de cet ordre jusqu'à ce qu'elle soit

instruite par son Créateur même de son rang qu'elle ignore, la menaçant si elle gronde de la mettre

au-dessous de tout ce qui est aussi facile que le contraire; et ne lui donnant pouvoir d'agir cependant que

pour remarquer sa faiblesse avec une humilité sincère, au lieu de s'élever par une sotte insolence.

M. de Saci se croyant vivre dans un nouveau pays et entendre une nouvelle langue, il se disait en
lui-même les paroles de saint Augustin: "Ô Dieu de vérité! ceux qui savent ces subtilités de raisonnement

vous sont-ils pour cela plus agréables?" Il plaignait ce philosophe qui se piquait et se déchirait de toutes

parts des épine qu'il se formait, comme saint Augustin dit de lui-même quand il était en cet état. Après

donc une assez longue patience, il dit à M. Pascal:

Je vous suis obligé, monsieur: je suis sûr que si j'avais longtemps lu Montaigne, je ne le connaîtrais pas
autant que je fais depuis cet entretien que je viens d'avoir avec vous. Cet homme devrait souhaiter qu'on

ne le connût que par les récits que vous faites de ses écrits; et il pourrait dire avec saint Augustin: Ibi me

vide, attende. Je crois assurément que cet homme avait de l'esprit; mais je ne sais si vous ne lui en prêtez

pas un peu plus qu'il n'en a, par cet enchaînement si juste que vous faites de ses principes. Vous pouvez

juger qu'ayant passé ma vie comme j'ai fait, on m'a peu conseillé de lire cet auteur, dont tous les ouvrages

n'ont rien de ce que nous devons principalement rechercher dans nos lectures, selon la regle de saint

Augustin, parce que ses paroles ne paraissent pas sortir d'un grand fonds d'humilité et de piété. On

pardonnerait à ces philosophes d'autrefois, qu'on nommait académiciens, de mettre tout dans le doute.

Mais qu'avait besoin Montaigne de s'égayer l'esprit en renouvelant une doctrine qui passe maintenant aux

Chrétiens pour une folie? C'est le jugement que saint Augustin fait de ces personnes. Car on peut dire

après lui de Montaigne... "Il met dans tout ce qu'il, dit la foi à part, ainsi nous, qui avons la foi, devons de

même mettre à part tout ce qu'il dit." Je ne blâme point l'esprit de cet auteur, qui est un grand don de

Dieu; mais il pouvait s'en servir mieux, et en faire plutôt un sacrifice à Dieu qu'au démon. A quoi sert un:

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