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Blaise Pascal - Petits écrits philosophiques et religieux

autrui, comme un homme qui fait voyage se regarde dans une hôtellerie. Vous ne devez pas, dit-il,
désirer que ces choses qui se font se fassent comme vous le voulez; mais vous devez vouloir qu'elles se

fassent comme elles se, font. Souvenez-vous, dit-il ailleurs, que vous êtes ici comme un acteur, et que

vous jouez le personnage d'une comédie, tel qu'il plaît au maître de vous le donner. S'il vous le donne

court, jouez-le court; s'il vous le donne long, jouez-le long, s'il veut que vous contrefassiez le gueux, vous

le devez faire avec toute la naïveté qui vous sera possible; ainsi du reste. C'est votre fait de jouer bien le

personnage qui vous est donné, mais de le choisir, c'est le fait d'un autre. Ayez tous les jours devant les

yeux la mort et les maux qui semblent les plus insupportables et jamais vous ne penserez rien de bas, et

ne désirerez rien avec excès.

"Il montre aussi en mille manières ce que doit faire l'homme. Il veut qu'il soit humble, qu'il cache ses
bonnes résolutions, surtout dans les commencements, et qu'il les accomplisse en secret: rien ne les ruine

davantage que de les produire. Il ne se lasse point de répéter que toute l'étude et le désir de l'homme doit

être de reconnaître la volonté de Dieu et de la suivre.

"Voilà, Monsieur, dit M. Pascal à M. de Saci, les lumières de ce grand esprit qui a si bien connu les
devoirs de l'homme. J'ose dire qu'il mériterait d'être adoré, s'il avait aussi bien connu son impuissance

puisqu'il fallait être Dieu pour apprendre l'un et l'autre aux hommes. Aussi comme il était terre et cendre,

après avoir si bien compris ce qu'on doit, voici comment il se perd dans la présomption de ce qu'on peut.

Il dit que Dieu a donné à l'homme les moyens de s'acquitter de toutes ses obligations, que ces moyens

sont en notre puissance; qu'il faut chercher la félicité par les choses qui sont en notre pouvoir, puisque

Dieu nous les a données à cette fin; qu'il faut voir ce qu'il y a en nous de libre; que les biens, la vie,

l'estime ne sont pas en notre puissance, et ne mènent donc pas à Dieu, mais que l'esprit ne peut être forcé

de croire ce qu'il sait être faux, ni la volonté d'aimer ce qu'elle sait qui la rend malheureuse; que ces deux

puissances sont donc libres, et que c'est par elles que nous pouvons nous rendre parfaits; que l'homme

peut par ces puissances parfaitement connaître Dieu, l'aimer, lui obéir, lui plaire, se guérir de tous ses

vices acquérir toutes les vertus, se rendre saint ainsi et compagnon de Dieu. Ces principes d'une superbe

diabolique le conduisent à d'autres erreurs, comme: que l'âme est une portion de la substance divine, que

la douleur et la mort ne sont pas des maux; qu'on peut se tuer quand on est si persécuté qu'on doit croire

que Dieu appelle; et d'autres.

"Pour Montaigne, dont vous voulez aussi, Monsieur, que je vous parle, étant né dans un État chrétien, il
fait profession de la religion catholique, et en cela il n'a rien de particulier. Mais comme il a voulu

chercher quelle morale la raison devrait dicter sans la lumière de la foi, il a pris ses principes dans cette

supposition; et ainsi en considérant l'homme destitué de toute révélation, il discourt en cette sorte. Il met

toutes choses dans un doute universel et si général, que ce doute s'emporte soi-même, c'est-à-dire s'il

doute, et doutant même de cette dernière supposition, son incertitude roule sur elle-même dans un cercle

perpétuel et sans repos; s'opposant également à ceux qui assurent que tout est incertain et à ceux qui

assurent que tout ne l'est pas, parce qu'il ne veut rien assurer. C'est dans ce doute qui doute de soi et dans

cette ignorance qui s'ignore, et qu'il appelle sa maîtresse forme, qu'est l'essence de son opinion, qu'il n'a

pu exprimer par aucun terme positif. Car, s'il dit qu'il doute, il se trahit en assurant au moins qu'il doute;

ce qui étant formellement contre son intention, il n'a pu s'expliquer que par interrogation; de sorte que, ne

voulant pas dire: "Je ne sais", il dit: "Que sais- je?" dont il fait sa devise, en la mettant sous des balances

qui, pesant les contradictoires se trouvent dans un parfait équilibre: c'est-à-dire qu'il est pur pyrrhonien.

Sur ce principe roulent tous ses discours et tous ses Essais; et c'est la seule chose qu'il prétend bien

établir, quoiqu'il ne fasse pas toujours remarquer son intention. Il y détruit insensiblement tout ce qui

passe pour le plus certain parmi les hommes, non pas pour établir le contraire avec une certitude de

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