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Blaise Pascal - Petits écrits philosophiques et religieux

En amour un silence vaut mieux qu'un langage. Il est bon d'être interdit; il y a une éloquence de silence
qui pénètre plus que la langue ne saurait faire. Qu'un amant persuade bien sa maîtresse quand il est

interdit, et que d'ailleurs il a de l'esprit! Quelque vivacité que l'on ait, il est des rencontres où il est bon

qu'elle s'éteigne. Tout cela se passe sans règle et sans réflexion; et quand l'esprit le fait, il n'y pensait pas

auparavant. C'est par nécessité que cela arrive.

L'on adore souvent ce qui ne croit pas être adoré, et on ne laisse pas de lui garder une fidélité inviolable,
quoiqu'il n'en sache rien. Mais il faut que l'amour soit bien fin ou bien pur.

Nous connaissons l'esprit des hommes, et par conséquent leurs passions, par la comparaison que nous
faisons de nous-mêmes avec les autres.

Je suis de l'avis de celui qui disait que dans l'amour on oubliait sa fortune, ses parents et ses amis: les
grandes amitiés vont jusque-là. Ce qui fait que l'on va si loin dans l'amour, c'est qu'on ne songe pas que

l'on aura besoin d'autre chose que de ce que l'on aime: l'esprit est plein; il n'y a plus de place pour le soin

ni pour l'inquiétude. La passion ne peut pas être belle sans excès; de là vient qu'on ne se soucie pas de ce

que dit le monde, que l'on sait déjà ne devoir pas condamner notre conduite, puisqu'elle vient de la

raison. Il y a une plénitude de passion, il ne peut pas y avoir un commencement de réflexion.

Ce n'est point un effet de la coutume, c'est une obligation de la nature, que les hommes fassent les
avances pour gagner l'amitié d'une dame.

Cet oubli que cause l'amour, et cet attachement à ce que l'on aime, fait naître des qualités que l'on n'avait
pas auparavant. L'on devient magnifique, sans jamais l'avoir été. Un avaricieux même qui aime devient

libéral, et il ne se souvient pas d'avoir jamais eu une habitude opposée: l'on en voit la raison en

considérant qu'il y a des passions qui resserrent l'âme et qui la rendent immobile, et qu'il y en a qui

l'agrandissent et la font répandre au dehors.

L'on a ôté mal à propos le nom de raison à l'amour, et on les a opposés sans un bon fondement, car
l'amour et la raison n'est qu'une même chose. C'est une précipitation de pensées qui se porte d'un côté

sans bien examiner tout, mais c'est toujours une raison, et l'on ne doit et on ne peut souhaiter que ce soit

autrement, car nous serions des machines très désagréables. N'excluons donc point la raison de l'amour,

puisqu'elle en est inséparable. Les poètes n'ont donc pas eu raison de nous dépeindre l'amour comme un

aveugle; il faut lui ôter son bandeau, et lui rendre désormais la jouissance de ses yeux.

Les âmes propres à l'amour demandent une vie d'action qui éclate en événements nouveaux. Comme le
dedans est mouvement, il faut aussi que le dehors le soit, et cette manière de vivre est un merveilleux

acheminement à la passion. C'est de là que ceux de la cour sont mieux reçus dans l'amour que ceux de la

ville, parce que les uns sont tout de feu, et que les autres mènent une vie dont l'uniformité n'a rien qui

frappe: la vie de tempête surprend, frappe et pénètre.

Il semble que l'on ait toute une autre âme quand l'on aime que quand on n'aime pas; on s'élève par cette
passion, et on devient tout grandeur; il faut donc que le reste ait proportion, autrement cela ne convient

pas, et partant cela est désagréable.

L'agréable et le beau n'est que la même chose, tout le monde en a l'idée. C'est d'une beauté morale que
j'entends parler, qui consiste dans les paroles et dans les actions de dehors. L'on a bien une règle pour

devenir agréable; cependant la disposition du corps y est nécessaire; mais elle ne se peut acquérir.

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