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Blaise Pascal - Petits écrits philosophiques et religieux

Ne vous imaginez pas que ce soit par un moindre hasard que vous possédez les richesses dont vous vous
trouvez maître, que celui par lequel cet homme se trouvait roi. Vous n'y avez aucun droit de vous-même

et par votre nature, non plus que lui: et non seulement vous ne vous trouvez fils d'un duc, mais vous ne

vous trouvez au monde, que par une infinité de hasards. Votre naissance dépend d'un mariage, ou plutôt

de tous les mariages de ceux dont vous descendez. Mais d'où ces mariages dépendent- ils? D'une visite

faite par rencontre, d'un discours en l'air, de mille occasions imprévues.

Vous tenez, dites-vous, vos richesses de vos ancêtres, mais n'est-ce pas par mille hasards que vos
ancêtres les ont acquises et qu'ils les ont conservées? Vous imaginez-vous aussi que ce soit par quelque

loi naturelle que ces biens ont passé de vos ancêtres à vous? Cela n'est pas véritable. Cet ordre n'est fondé

que sur la seule volonté des législateurs qui ont pu avoir de bonnes raisons, mais dont aucune n'est prise

d'un droit naturel que vous ayez sur ces choses. S'il leur avait plu d'ordonner que ces biens, après avoir

été possédés par les pères durant leur vie, retourneraient à la république après leur mort, vous n'auriez

aucun sujet de vous en plaindre.

Ainsi tout le titre par lequel vous possédez votre bien n'est pas un titre de nature, mais d'un établissement
humain. Un autre tour d'imagination dans ceux qui ont fait les lois vous aurait rendu pauvre; et ce n'est

que cette rencontre du hasard qui vous a fait naître, avec la fantaisie des lois favorables à votre égard, qui

vous met en possession de tous ces biens.

Je ne veux pas dire qu'ils ne vous appartiennent pas légitimement, et qu'il soit permis à un autre de vous
les ravir; car Dieu, qui en est le maître, a permis aux sociétés de faire des lois pour les partager; et quand

ces lois sont une fois établies, il est injuste de les violer. C'est ce qui vous distingue un peu de cet homme

qui ne posséderait son royaume que par l'erreur du peuple, parce que Dieu n'autoriserait pas cette

possession et l'obligerait à y renoncer, au lieu qu'il autorise la vôtre Mais ce qui vous est entièrement

commun avec lui, c'est que ce droit que vous y avez n'est point fondé, non plus que le sien, sur quelque

qualité et sur quelque mérite qui soit en vous et qui vous en rende digne. Votre âme et votre corps sont

d'eux-mêmes indifférents à l'état de batelier ou à celui de duc, et il n'y a nul lien naturel qui les attache à

une condition plutôt qu'à une autre.

Que s'ensuit-il de là? que vous devez avoir, comme cet homme dont nous avons parlé, une double
pensée; et que si vous agissez extérieurement avec les hommes selon votre rang, vous devez reconnaître,

par une pensée plus cachée mais plus véritable, que vous n'avez rien naturellement au- dessus d'eux. Si la

pensée publique vous élève au-dessus du commun des hommes, que l'autre vous abaisse et vous tienne

dans une parfaite égalité avec tous les hommes; car c'est votre état naturel.

Le peuple qui vous admire ne connaît pas peut-être ce secret. Il croit que la noblesse est une grandeur
réelle et il considère presque les grands comme étant d'une autre nature que les autres. Ne leur découvrez

pas cette erreur, si vous voulez; mais n'abusez pas de cette élévation avec insolence, et surtout ne vous

méconnaissez pas vous-même en croyant que votre être a quelque chose de plus élevé que celui des

autres.

Que diriez-vous de cet homme qui aurait été fait roi par l'erreur du peuple, s'il venait à oublier tellement
sa condition naturelle, qu'il s'imaginât que ce royaume lui était dû, qu'il le méritait et qu'il lui appartenait

de droit? Vous admireriez sa sottise et sa folie. Mais y en a-t-il moins dans les personnes de condition qui

vivent dans un si étrange oubli de leur état naturel?

Que cet avis est important! Car tous les emportements, toute la violence et toute la vanité des grands

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