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Blaise Pascal - Petits écrits philosophiques et religieux

Ainsi elle se réjouit d'avoir trouvé un bien qui ne peut lui être ravi tant qu'elle le désirera, et qui n'a rien
au-dessus de soi. Et dans ces réflexions nouvelles elle entre dans la vue des grandeurs de son Créateur, et

dans des humiliations et des adorations pro fondes. Elle s'anéantit en conséquence et ne pouvant former

d'elle-même une idée assez basse, ni en concevoir une assez relevée de ce bien souverain, elle fait de

nouveaux efforts pour se rabaisser jusqu'aux derniers abîmes du néant, en considérant Dieu dans des

immensités qu'elle multiplie sans cesse; enfin dans cette conception, qui épuise ses forces, elle l'adore en

silence, elle se considère comme sa vile et inutile créature, et par ses respects réitérés l'adore et le bénit,

et voudrait à jamais le bénir et l'adorer. Ensuite elle reconnaît la grâce qu'il lui a faite de manifester son

infinie majesté à un si chétif vermisseau; et après une ferme résolution d'en être éternellement

reconnaissante, elle entre en confusion d'avoir préféré tant de vanités à ce divin maître, et dans un esprit

de componction et de pénitence, elle a recours à sa pitié, pour arrêter sa colère dont l'effet lui paraît

épouvantable. Dans la vue de ces immensités....

Elle fait d'ardentes prières à Dieu pour obtenir de sa miséricorde que comme il lui a plu de se découvrir à
elle, il lui plaise la conduire et lui faire connaître les moyens d'y arriver. Car comme c'est à Dieu qu'elle

aspire, elle aspire encore à n'y arriver que par des moyens qui viennent de Dieu même, parce qu'elle veut

qu'il soit lui-même son chemin, son objet et sa dernière fin. Ensuite de ces prières, elle commence d'agir,

et cherche entre ceux

Elle commence à connaître Dieu, et désire d'y arriver; mais comme elle ignore les moyens d'y parvenir, si
son désir est sincère et véritable, elle fait la même chose qu'une personne qui désirant arriver en quelque

lieu, ayant perdu le chemin, et connaissant son égarement, aurait recours à ceux qui sauraient

parfaitement ce chemin et

Elle se résout de conformer à ses volontés le reste de sa vie; mais comme sa faiblesse naturelle, avec
l'habitude qu'elle a aux péchés où elle a vécu, l'ont réduite dans l'impuissance d'arriver à cette félicité,

elle implore de sa miséricorde les moyens d'arriver à lui, de s'attacher à lui, d'y adhérer éternellement

Ainsi elle reconnaît qu'elle doit adorer Dieu comme créature, lui rendre grâce comme redevable, lui
satisfaire comme coupable, le prier comme indigente.

TROIS DISCOURS SUR LA CONDITION DES GRANDS

PREMIER DISCOURS

Pour entrer dans la véritable connaissance de votre condition, considérez- la dans cette image.

Un homme est jeté par la tempête dans une île inconnue, dont les habitants étaient en peine de trouver
leur roi, qui s'était perdu; et, ayant beaucoup de ressemblance de corps et de visage avec ce roi, il est pris

pour lui, et reconnu en cette qualité par tout ce peuple. D'abord il ne savait quel parti prendre; mais il se

résolut enfin de se prêter à sa bonne fortune. Il reçut tous les respects qu'on lui voulut rendre, et il se

laissa traiter de roi.

Mais comme il ne pouvait oublier sa condition naturelle, il songeait, en même temps qu'il recevait ces
respects, qu'il n'était pas ce roi que ce peuple cherchait, et que ce royaume ne lui appartenait pas. Ainsi il

avait une double pensée: l¹une par laquelle il agissait en roi, l'autre par laquelle il reconnaissait son état

véritable, et que ce n'était que le hasard qui l'avait mis en place oh il était. Il cachait cette dernière pensée

et il découvrait l'autre. C'était par la première qu'il traitait avec le peuple, et par la dernière qu'il traitait

avec soi-même.

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