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Blaise Pascal - Petits écrits philosophiques et religieux

n'a pas eu soin de se joindre à un bien véritable et subsistant par lui-même, qui pût la soutenir et durant et
après cette vie.

De là vient qu'elle commence à considérer comme un néant tout ce qui doit retourner dans le néant, le
ciel, la terre, son esprit, son corps, ses parents, ses amis, ses ennemis, les biens, la pauvreté, la disgrâce,

la prospérité, l'honneur, l'ignominie, l'estime, le mépris, l'autorité, l'indigence, la santé, la maladie et la

vie même; enfin tout ce qui doit moins durer que son âme est incapable de satisfaire le dessein de cette

âme qui recherche sérieusement à l'établir dans une félicité aussi durable qu'elle- même.

Elle commence à s'étonner de l'aveuglement où elle a vécu; et quand elle considère d'une part le long
temps qu'elle a vécu sans faire ces réflexions et le grand nombre de personnes qui vivent de la sorte, et de

l'autre combien il est constant que l'âme, étant immortelle comme elle est, ne peut trouver sa félicité

parmi des choses périssables, et qui lui seront ôtées au moins à la mort, elle entre dans une sainte

confusion et dans un étonnement qui lui porte un trouble bien salutaire.

Car elle considère que quelque grand que soit le nombre de ceux qui vieillissent dans les maximes du
monde, et quelque autorité que puisse avoir cette multitude d'exemples de ceux qui posent leur félicité au

monde, il est constant néanmoins que quand les choses du monde auraient quelque plaisir solide, ce qui

est reconnu pour faux par un nombre infini d'expériences si funestes et si continuelles, il est inévitable

que la perte de ces choses, ou que la mort enfin nous en prive, de sorte que l'âme s'étant amassé des

trésors de biens temporels de quelque nature qu'ils soient, soit or, soit science, soit réputation, c'est une

nécessité indispensable qu'elle se trouve dénuée de tous ces objets de sa félicité; et qu'ainsi, s'ils ont eu de

quoi la satisfaire, ils n'auront pas de quoi la satisfaire toujours; et que si c'est se procurer un bonheur

véritable, ce n'est pas se proposer un bonheur bien durable, puisqu'il doit être borné avec le cours de cette

vie.

De sorte que par une sainte humilité, que Dieu relève au-dessus de la superbe, elle commence à s'élever
au-dessus du commun des hommes; elle condamne leur conduite, elle déteste leurs maximes, elle pleure

leur aveuglement, elle se porte à la recherche du véritable bien: elle comprend qu'il faut qu'il ait ces deux

qualités, l'une qu'il dure autant qu'elle, et qu'il ne puisse lui être ôté que de son consentement, et l'autre

qu'il n'y ait rien de plus aimable.

Elle voit que dans l'amour qu'elle a eu pour le monde elle trouvait en lui cette seconde qualité dans son
aveuglement, car elle ne reconnaissait rien de plus aimable; mais comme elle n'y voit pas la première,

elle connaît que ce n'est pas le souverain bien. Elle le cherche donc ailleurs, et connaissant par une

lumière toute pure qu'il n'est point dans les choses qui sont en elle, ni hors d'elle, ni devant elle (rien donc

en elle, rien à ses côtés), elle commence de le chercher au-dessus d'elle.

Cette élévation est si éminente et si transcendante, qu'elle ne s'arrête pas au ciel (il n'a pas de quoi la
satisfaire) ni au-dessus du ciel, ni aux anges, ni aux êtres les plus parfaits. Elle traverse toutes les

créatures, et ne peut arrêter son coeur qu'elle ne se soit rendue jusqu'au trône de Dieu, dans lequel elle

commence à trouver son repos et ce bien qui est tel qu'il n'y a rien de plus aimable, et qu'il ne peut lui

être ôté que par son propre consentement

Car encore qu'elle ne sente pas ces charmes dont Dieu récompense l'habitude dans la piété, elle comprend
néanmoins que les créatures ne peuvent être plus aimables que le Créateur, et sa raison aidée de la

lumière de la grâce lui fait connaître qu'il n'y a rien de plus aimable que Dieu et qu'il ne peut être ôté qu'à

ceux qui le rejettent, puisque c'est le posséder que de le désirer, et que le refuser c'est le perdre.

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