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Blaise Pascal - Petits écrits philosophiques et religieux

exemple, on peut aussi en prendre une cent millième partie, en le divisant par le même nombre qu'on le
multiplie, et ainsi tout terme d'augmentation deviendra terme de division, en changeant l'entier en

fraction. De sorte que l'augmentation infinie enferme nécessairement aussi la division infinie.

Et dans l'espace le même rapport se voit entre ces deux infinis contraires; c'est-à-dire que, de ce qu'un
espace peut être infiniment prolongé, il s'ensuit qu'il peut être infiniment diminué, comme il paraît en cet

exemple: Si on regarde au travers d'un verre un vaisseau qui s'éloigne toujours directement, il est clair

que le lieu du diaphane où l'on remarque un point tel qu'on voudra du navire haussera toujours par un

flux continuel, à mesure que le vaisseau fuit. Donc, si la course du vaisseau est toujours allongée et

jusqu'à l'infini, ce point haussera continuellement; et cependant il n'arrivera jamais à celui où tombera le

rayon horizontal mené de l'oeil au verre, de sorte qu'il en approchera toujours sans y arriver jamais,

divisant sans cesse l'espace qui restera sous ce point horizontal, sans y arriver jamais. D'où l'on voit la

conséquence nécessaire qui se tire de l'infinité de l'étendue du cours du vaisseau, à la division infinie et

infiniment petite de ce petit espace restant au-dessous de ce point horizontal.

Ceux qui ne seront pas satisfaits de ces raisons, et qui demeureront dans la créance que l'espace n'est pas
divisible à l'infini, ne peuvent rien prétendre aux démonstrations géométriques; et, quoi qu'ils puissent

être éclairés en d'autres choses, ils le seront fort peu en celles-ci: car on peut aisément être très habile

homme et mauvais géomètre. Mais ceux qui verront clairement ces vérités pourront admirer la grandeur

et la puissance de la nature dans cette double infinité qui nous environne de toutes parts, et apprendre par

cette considération merveilleuse à se connaître eux-mêmes, en se regardant placés entre une infinité et un

néant d'étendue, entre une infinité et un néant de nombre, entre une infinité et un néant de mouvement,

entre une infinité et un néant de temps. Sur quoi on peut apprendre à s'estimer à son juste prix, et former

des réflexions qui valent mieux que tout le reste de la géométrie même.

J'ai cru être obligé de faire cette longue considération en faveur de ceux qui, ne comprenant pas d'abord
cette double infinité, sont capables d'en être persuadés. Et, quoiqu'il y en ait plusieurs qui aient assez de

lumière pour s'en passer, il peut néanmoins arriver que ce discours, qui sera nécessaire aux uns, ne sera

pas entièrement inutile aux autres.

DE L'ART DE PERSUADER.

L'art de persuader a un rapport nécessaire à la manière dont les hommes consentent à ce qu'on leur
propose, et aux conditions des choses qu'on veut faire croire.

Personne n'ignore qu'il y a deux entrées par où les opinions sont reçues dans l'âme, qui sont ses deux
principales puissances, l'entendement et la volonté. La plus naturelle est celle de l'entendement, car on ne

devrait jamais consentir qu'aux vérités démontrées; mais la plus ordinaire, quoique contre la nature, est

celle de la volonté; car tout ce qu'il y a d'hommes sont presque toujours emportés à croire non pas par la

preuve, mais par l'agrément. Cette voie est basse, indigne et étrangère: aussi tout le monde la désavoue.

Chacun fait profession de ne croire et même de n'aimer que s'il sait le mériter.

Je ne parle pas ici des vérités divines, que je n'aurais garde de faire tomber sous l'art de persuader, car
elles sont infiniment au dessus de la nature: Dieu seul peut les mettre dans l'âme, et par la manière qu'il

lui plaît, Je sais qu'il a voulu qu'elles entrent du coeur dans l'esprit, et non pas de l'esprit dans le coeur,

pour humilier cette superbe puissance du raisonnement, qui prétend devoir être juge des choses que la

volonté choisit, et pour guérir cette volonté infirme, qui s'est toute corrompue par ses sales attachements.

Et de là vient qu'au lieu qu'en parlant des choses humaines on dit qu'il faut les connaître avant que de les

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