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Blaise Pascal - Petits écrits philosophiques et religieux

quelques-uns, très habiles d'ailleurs, qui ont assuré qu'un espace pouvait être divisé en deux parties
indivisibles, quelque absurdité qu'il s'y rencontre. Je me suis attaché à rechercher en eux quelle pouvait

être la cause de cette obscurité, et j'ai trouvé qu'il n'y en avait qu'une principale, qui est qu'ils ne sauraient

concevoir un contenu divisible à l'infini: d'où ils concluent qu'il n'y est pas divisible.

C'est une maladie naturelle à l'homme de croire qu'il possède la vérité directement; et de là vient qu'il est
toujours disposé à nier tout ce qui lui est incompréhensible; au lieu qu'en effet il ne connaît naturellement

que le mensonge, et qu'il ne doit prendre pour véritables que les choses dont le contraire lui paraît faux.

Et c'est pourquoi, toutes les fois qu'une proposition est inconcevable, il faut en suspendre le jugement et

ne pas la nier à cette marque, mais en examiner le contraire; et si on le trouve manifestement faux, on

peut hardiment affirmer la première, tout incompréhensible qu'elle est. Appliquons cette règle à notre

sujet.

Il n'y a point de géomètre qui ne croie l'espace divisible à l'in fini. On ne peut non plus l'être sans ce
principe qu'être homme sans âme. Et néanmoins il n'y en a point qui comprenne une division infinie; et

l'on ne s'assure de cette vérité que par cette seule raison, mais qui est certainement suffisante, qu'on

comprend parfaitement qu'il est faux qu'en divisant un espace on puisse arriver à une partie indivisible,

c'est-à-dire qui n'ait aucune étendue.

Car qu'y a-t-il de plus absurde que de prétendre qu'en divisant toujours un espace, on arrive enfin à une
division telle qu'en la divisant en deux, chacune des moitiés reste indivisible et sans aucune étendue, et

qu'ainsi ces deux néants d'étendue fissent en semble une étendue? Car je voudrais demander à ceux qui

ont cette idée, s'ils conçoivent nettement que deux indivisibles se touchent: si c'est partout, ils ne sont

qu'une même chose, et partant les deux ensemble sont indivisibles; et si ce n'est pas partout, ce n'est donc

qu'en une partie: donc ils ont des parties, donc ils ne sont pas indivisibles. Que s'ils confessent, comme en

effet ils l'avouent quand on les presse que leur proposition est aussi inconcevable que l'autre, qu'ils

reconnaissent que ce n'est pas par notre capacité à concevoir ces choses que nous devons juger de leur

vérité, puisque ces deux contraires étant tous deux inconcevables, il est néanmoins nécessairement

certain que l'un des deux est véritable.

Mais qu'à ces difficultés chimériques, et qui n'ont de proportion qu'à notre faiblesse, ils opposent ces
clartés naturelles et ces vérités solides: s'il était véritable que l'espace fût composé d'un certain nombre

fini d'indivisibles, il s'ensuivrait que deux espaces, dont chacun serait carré, c'est-à-dire égal et pareil de

tous côtés, étant doubles l'un de l'autre, l'un contiendrait un nombre de ces indivisibles double du nombre

des indivisibles de l'autre. Qu'ils retiennent bien cette conséquence, et qu'ils s'exercent ensuite à ranger

des points en carrés jusqu'à ce qu'ils en aient rencontré deux dont l'un ait le double des points de l'autre,

et alors je leur ferai céder tout ce qu'il y a de géomètres au monde. Mais si la chose est naturellement

impossible, c'est-à-dire s'il y a impossibilité invincible à ranger des carrés de points, dont l'un en ait le

double de l'autre, comme je le démontrerais en ce lieu-là même si la chose méritait qu'on s'y arrêtât, qu'ils

en tirent la conséquence.

Et pour les soulager dans les peines qu'ils auraient en de certaines rencontres, comme à concevoir qu'un
espace ait une infinité de divisibles, vu qu'on les parcourt en si peu de temps, pendant lequel on aurait

parcouru cette infinité des divisibles, il faut les avertir qu'ils ne doivent pas comparer des choses aussi

disproportionnées qu'est l'infinité des divisibles avec le peu de temps où ils sont parcourus: mais qu'ils

comparent l'espace entier avec le temps entier, et les infinis divisibles de l'espace avec les infinis instants

de ce temps; et ainsi ils trouveront que l'on parcourt une infinité de divisibles en une infinité d'instants, et

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