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Blaise Pascal - Petits écrits philosophiques et religieux

où les hommes ne sauraient jamais arriver: car ce qui passe la géométrie nous surpasse; et néanmoins il
est nécessaire d'en dire quelque chose, quoiqu'il soit impossible de le pratiquer.

Cette véritable méthode, qui formerait les démonstrations dans la plus haute excellence, s'il était possible
d'y arriver, consisterait en deux choses principales: l'une, de n'employer aucun terme dont on n'eût

auparavant expliqué nettement le sens; l'autre, de n'avancer jamais aucune proposition qu'on ne

démontrât par des vérités déjà connues; c'est-à-dire, en un mot, à définir tous les termes et à prouver

toutes les propositions. Mais, pour suivre l'ordre même que j'explique, il faut que je déclare ce que

j'entends par définition.

On ne reconnaît en géométrie que les seules définitions que les logiciens appellent définitions de nom,
c'est-à-dire que les seules impositions de nom aux choses qu'on a clairement désignées en termes

parfaitement connus; et je ne parle que de celles-là seulement.

Leur utilité et leur usage est d'éclaircir et d'abréger le discours, en exprimant, par le seul nom qu'on
impose, ce qui ne pourrait se dire qu'en plusieurs termes; en sorte néanmoins que le nom imposé demeure

dénué de tout autre sens, s'il en a, pour n'avoir plus que celui auquel on le destine uniquement. En voici

un exemple: si l'on a besoin de distinguer dans les nombres ceux qui sont divisibles en deux également

d'avec ceux qui ne le sont pas, pour éviter de répéter souvent cette condition, on lui donne un nom en

cette sorte: j'appelle tout nombre divisible en deux également, nombre pair.

Voilà une définition géométrique: parce qu'après avoir clairement désigné une chose, savoir tout nombre
divisible en deux également, on lui donne un nom que l'on destitue de tout autre sens, s'il en a, pour lui

donner celui de la chose désignée.

D'où il paraît que les définitions sont très libres, et qu'elles ne sont jamais sujettes à être contredites; car il
n'y a rien de plus permis que de donner à une chose qu'on a clairement désignée un nom tel qu'on voudra.

Il faut seulement prendre garde qu'on n'abuse de la liberté qu'on a d'imposer des noms, en donnant le

même à deux choses différentes.

Ce n'est pas que cela ne soit permis, pourvu qu'on n'en confonde par les conséquences, et qu'on ne les
étende pas de l'une à l'autre.

Mais si l'on tombe dans ce vice, on peut lui opposer un remède très sûr et très infaillible: c'est de
substituer mentalement la définition à la place du défini, et d'avoir toujours la définition si pré sente, que

toutes les fois qu'on parle, par exemple, de nombre pair, on entende précisément que c'est celui qui est

divisible en deux parties égales, et que ces deux choses soient tellement jointes et inséparables dans la

pensée, qu'aussitôt que le discours en exprime l'une, l'esprit y attache immédiatement l'autre. Car les

géomètres et tous ceux qui agissent méthodiquement, n'imposent des noms aux choses que pour abréger

le discours, et non pour diminuer ou changer l'idée des choses dont ils discourent. Et ils prétendent que

l'esprit supplée toujours la définition entière aux termes courts, qu'ils n'emploient que pour éviter la

confusion que la multitude des paroles apporte.

Rien n'éloigne plus promptement et plus puissamment les surprises captieuses des sophistes que cette
méthode, qu'il faut avoir toujours présente, et qui suffit seule pour bannir toutes sortes de difficultés et

d'équivoques.

Ces choses étant bien entendues, je reviens à l'explication du véritable ordre, qui consiste, comme je
disais, à tout définir et à tout prouver.

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