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Blaise Pascal - Petits écrits philosophiques et religieux

assemblage qu'une guerre et qu'une destruction générale: car l'un établissant la certitude, l'autre le doute,
l'un la grandeur de l'homme, l'autre sa faiblesse, ils ruinent la vérité aussi bien que les faussetés l'un de

l'autre. De sorte qu'ils ne peuvent subsister seuls à cause de leurs défauts, ni s'unir à cause de leurs

oppositions et qu'ainsi ils se brisent et s'anéantissent pour faire place à la vérité de l'Évangile. C'est elle

qui accorde les contrariétés par un art tout divin, et, unissant tout ce qui est de vrai et chassant tout ce qui

est de faux elle en fait une sagesse véritablement céleste où s'accordent ces opposés qui étaient

incompatibles dans ces doctrines humaines. Et la raison en est que ces sages du monde placent les

contraires dans un même sujet; car l'un attribuait la grandeur à la nature et l'autre la faiblesse à cette

même nature, ce qui ne pouvait subsister; au lieu que la foi nous apprend à les mettre en des sujets

différents: tout ce qu'il y a d'infirme appartenant à la nature, tout ce qu'il y a de puissant appartenant à la

grâce. Voilà l'union étonnante et nouvelle que Dieu seul pouvait enseigner, et que lui seul pouvait faire,

et qui n'est qu'une image et qu'un effet de l'union ineffable de deux natures dans la seule personne d'un

Homme-Dieu.

"Je vous demande pardon, Monsieur, dit M. Pascal à M. de Saci, de m'emporter ainsi devant vous dans la
théologie, au lieu de demeurer dans la philosophie qui était seule mon sujet; mais il m'y a conduit

insensiblement; et il est difficile de n'y pas entrer, quelque verité qu'on traite, parce qu'elle est le centre

de toutes les vérités; ce qui paraît ici parfaitement, puisqu'elle enferme si visiblement toutes celles qui se

trouvent dans ces opinions. Aussi je ne vois pas comment aucun d'eux pourrait refuser de la suivre. Car

s'ils sont pleins de la pensée de la grandeur de l'homme qu'ont-ils imaginé qui ne cède aux promesses de

l'Évangile, qui ne sont autre chose que le digne prix de la mort d'un Dieu? Et s'ils se plaisaient à voir

l'infirmité de la nature leurs idées n'égalent plus celles de la véritable faiblesse du péché, dont la même

mort a été le remède. Ainsi tous y trouvent plus qu'ils n'ont désiré et ce qui est admirable, ils s'y trouvent

unis, eux qui ne pouvaient s'allier dans un degré infiniment inférieur."

M. de Saci ne put s'empêcher de témoigner à M. Pascal qu'il était surpris comment il savait tourner les
choses, mais il avoua en même temps que tout le monde n'avait pas le secret comme lui de faire des

lectures des réflexions si sages et si élevées. Il lui dit qu'il ressemblait à ces médecins habiles qui, par la

manière adroite de préparer les plus grands poisons, en savent tirer les plus grands remèdes. Il ajouta que,

quoiqu'il vît bien, parce qu'il venait de lui dire, que ces lectures lui étaient utiles, il ne pouvait pas croire

néanmoins qu'elles fussent avantageuses à beaucoup de gens dont l'esprit se traînerait un peu, et n'aurait

pas assez d'élévation pour lire ces auteurs et en juger, et savoir tirer les perles du milieu du fumier aurum

ex stercore, disait un Père. Ce qu'on pouvait bien plus dire de ces philosophes, dont le fumier, par sa

noire fumée, pouvait obscurcir la foi chancelante de ceux qui les lisent. C'est pourquoi il conseillerait

toujours à ces personnes de ne pas s'exposer légèrement à ces lectures, de peur de se perdre avec ces

philosophes et de devenir l'objet des démons et la pâture des vers, selon le langage de l'Écriture, comme

ces philosophes. l'ont été.

"Pour l'utilité de ces lectures, dit M. Pascal, je vous dirai fort simplement ma pensée. Je trouve dans
Épictète un art incomparable pour troubler le repos de ceux qui le cherchent dans les choses extérieures

et pour les forcer à reconnaître qu'ils sont de véritables esclaves et de misérables aveugles; qu'il est

impossible qu'ils trouvent autre chose que l'erreur et la douleur qu'ils fuient, s'ils ne se donnent sans

réserve à Dieu seul. Montaigne est incomparable pour confondre l'orgueil de ceux qui, hors la foi, se

piquent d'une véritable justice; pour désabuser ceux qui s'attachent à leurs opinions, et qui croient trouver

dans les sciences des vérités inébranlables; et pour convaincre si bien la raison de son peu de lumière et

de ses égarements, qu'il est difficile, quand on fait un bon usage de ses principes, d'être tenté de trouver

des répugnances dans les mystères: car l'esprit en est si battu, qu'il est bien éloigné de vouloir juger si

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