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Blaise Pascal - Pensées
Qui ne croirait à nous croire composer toutes choses d'esprit et de corps, que ce mélange là nous serait bien compréhensible ? C'est néanmoins la chose que l'on comprend le moins. L'homme est à lui-même le plus prodigieux objet de la nature ; car il ne peut concevoir ce que c'est que corps, et encore moins ce que c'est qu'esprit, et moins qu'aucune chose comment un corps peut être uni avec un esprit. C'est là la comble de ses difficultés ; et cependant c'est son propre être. Modus quo corporibus adhæret spiritus comprehendi ab hominibus non potest, et hoc tamen homo est. [s. Aug. Cité de Dieu, XXI, 10]
[§] Lorsque dans les choses de la nature, dont la connaissance ne nous est pas nécessaire, il y en a dont on ne sait pas la vérité, il n'est peut-être pas mauvais qu'il y ait une erreur commune qui fixe l'esprit des hommes ; comme par exemple la Lune à qui on attribue les changements de temps, les progrès des maladies, etc. Car c'est une des principales maladies de l'homme que d'avoir une curiosité inquiète pour les choses qu'il ne peut savoir ; et je ne sais si ce ne lui est point un moindre mal d'être dans l'erreur pour les choses de cette nature, que d'être dans cette curiosité inutile.
[§] Notre imagination nous grossit si fort le temps présent à force d'y faire des réflexions continuelles, et amoindrit tellement l'éternité, faute d'y faire réflexion, que nous faisons de l'éternité un néant, et du néant une éternité. et tout cela a ses racines si vives en nous, que toute notre raison ne nous en peut défendre.
[§] Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants ; c'est là ma place au soleil : voilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre.
[§] L'esprit a son ordre, qui est par principes et démonstrations ; le coeur en a un autre. On ne prouve pas qu'on doit être aimé, en exposant d'ordre les causes de l'amour : cela serait ridicule.
JÉSUS-CHRIST, et Saint Paul ont bine plus suivi cet ordre du coeur qui est celui de la charité que celui de l'esprit ; car leur but principal n'était pas d'instruire, mais d'échauffer. S. Augustin de même. Cet ordre consiste principalement à la digression sur chaque point, qui a rapport à la fin, pour la montrer toujours.
[§] On ne s'imagine d'ordinaire Platon et Aristote qu'avec de grandes robes, et comme des personnages toujours graves et sérieux. C'étaient d'honnêtes gens, qui riaient comme les autres avec leurs amis. et quand ils ont fait leurs lois et leurs traités de politique, ç'a été en se jouant, et pour se divertir. C'était la partie la moins philosophe et la moins sérieuse de leur vie. La plus philosophe était de vivre simplement et tranquillement.
[§] Il y en a qui masquent toute la nature. Il n'y a point de Roi parmi eux, mais un auguste Monarque ; point de Paris, mais une capitale du Royaume.
[§] Quand dans un discours ont trouve des mots répétés, et qu'essayant de les corriger on les trouve si propres qu'on gâterait le discours, il les faut laisser ; ç'en est la marque ; et c'est là la part de l'envie qui est aveugle, et qui ne sait pas que cette répétition n'est pas faute en cet endroit ; car il n'y a point de règle générale.
[§] Ceux qui font des antithèses en forçant les mots, sont comme ceux qui font de fausses fenêtre pour la symétrie. Leur règle n'est pas de parler juste, mais de faire des figures justes.
[§] Il y a un modèle d'agrément et de beauté, qui consiste en un certain rapport entre notre nature faible ou forte telle qu'elle est, et la chose qui nous plaît. Tout ce qui est formé sur ce modèle nous agrée, maison, chanson, discours, vers, prose, femmes, oiseaux, rivières, arbres, chambres, habits. Tout ce qui n'est point sur ce modèle déplaît à ceux qui ont le goût bon.
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