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Blaise Pascal - Pensées
[§] Comme on se gâte l'esprit, on se gâte aussi le sentiment. On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations. Ainsi les bonnes ou les mauvaises le forment ou le gâtent. Il importe donc de tout de bien savoir choisir, pour se le former et ne le point gâter ; et on ne saurait faire ce choix, si on ne l'a déjà formé, et point gâté. Ainsi cela fait un cercle, d'où bien heureux sont ceux qui sortent.
[§] On se croit naturellement bien plus capable d'arriver au centre des choses que d'embrasser leur circonférence. L'étendue visible du monde nous surpasse visiblement. Mais comme c'est nous qui surpassons les petites choses, nous nous croyons plus capables de les posséder. et cependant il ne faut pas moins de capacité pour aller jusqu'au néant que jusqu'au tout. Il la faut infinie dans l'un et dans l'autre cas : et il me semble que qui aurait compris les derniers principes des choses, pourrait aussi arriver jusqu'à connaître l'infini. L'un dépend de l'autre, et l'un conduit à l'autre. Les extrémités se touchent, et se réunissent à force de s'être éloignées, et se retrouvent en Dieu, et en Dieu seulement.
Si l'homme commençait par s'étudier lui-même, il verrait combien il est incapable de passer outre. Comment se pourrait-il qu'une partie connût le tout ? Il aspirera peut-être à connaître au moins les parties avec lesquelles il a de la proportion. Mais les parties du monde ont toutes un tel rapport, et un tel enchaînement l'une avec l'autre, que je crois impossible de connaître l'une sans l'autre et sans le tout.
L'homme, par exemple, a rapport à tout ce qu'il connaît. Il a besoin de lieu pour le contenir, de temps pour durer, de mouvement pour vivre, d'éléments pour le composer, de chaleur et d'aliments pour se nourrir, d'air pour respirer. Il voit la lumière : il sent les corps : enfin tout tombe sous son alliance.
Il faut donc pour connaître l'homme, savoir d'où vient qu'il a besoin d'air pour subsister. et pour connaître l'air, il faut savoir par où il a rapport à la vie de l'homme.
La flamme ne subsiste point sans l'air. Donc pour connaître l'un il faut connaître l'autre.
Donc toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiatement et immédiatement, et toutes s'entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties.
et ce qui achève peut-être notre impuissance à connaître les choses, c'est qu'elles sont simples en elles-mêmes, et que nous sommes composez de deux natures opposées et de divers genre d'âme et de corps : car il est impossible que la partie qui raisonne en nous soit autre que spirituelle. et quand on prétendrait que nous fussions simplement corporels, cela nous exclurait bien davantage de la connaissance des choses, n'y ayant rien de si inconcevable que de dire que la matière se puisse connaître soi-même.
C'est cette composition d'esprit et de corps qui a fait que presque tous les Philosophes ont confondu les idées des choses, et attribué aux corps ce qui n'appartient qu'aux esprits, et aux esprits ce qui ne peut convenir qu'aux corps. Car ils disent hardiment que les corps tendent en bas, qu'ils aspirent à leur centre, qu'ils fuient leurs destruction, qu'ils craignent le vide, qu'ils ont des inclinations, des sympathies, des antipathies ; qui sont toutes choses qui n'appartiennent qu'aux esprits. et en parlant des esprits, ils les considèrent comme en un lieu, et leur attribuent le mouvement d'une place à une autre ; qui sont des choses qui n'appartiennent qu'aux corps, etc.
Au lieu de recevoir les idées des choses en nous, nous teignons des qualités de notre être composé toutes les choses simples que nous contemplons.
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