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Blaise Pascal - Pensées
dans le monde et dans l'usage.
[§] La mort est plus aisée à supporter sans y penser, que la pensée de la mort sans péril.
[§] Il arrive souvent qu'on prend pour prouver certaines choses des exemples qui sont tels, qu'on pourrait prendre ces choses pour prouver ces exemples ; ce qui ne laisse pas de faire son effet ; car comme on croit toujours que la difficulté est à ce qu'on veut prouver, on trouve les exemples plus clairs. Ainsi quand on veut montrer une chose générale, on donne la règle particulière d'un cas. Mais si on veut montrer un cas particulier, on commence par la règle générale. On trouve toujours obscure la chose qu'on veut prouver, et claire celle qu'on emploie à la prouver ; car quand on propose une chose à prouver, d'abord on se remplit de cette imagination qu'elle est donc obscure, et au contraire que celle qui la doit prouver est claire, et ainsi on l'entend aisément.
[§] Nous supposons que tous les hommes conçoivent et sentent de la même sorte les objets qui se présentent à eux : mais nous le supposons bien gratuitement ; car nous n'en avons aucune preuve. Je vois bien qu'on applique les mêmes mots dans les mêmes occasions, et que toutes les fois que deux hommes voient, par exemple, de la neige, ils expriment tous deux la vue de ce même objet par les mêmes mots, en disant l'un et l'autre qu'elle est blanche : et de cette conformité d'application on tire une puissante conjecture d'une conformité d'idée ; mais cela n'est pas absolument convainquant, quoiqu'il y ait bien à parier pour l'affirmative.
[§] Tout notre raisonnement ce réduit à céder au sentiment. Mais la fantaisie est semblable et contraire au sentiment ; semblable, parce qu'elle ne raisonne point ; contraire, parce qu'elle est fausse : de sorte qu'il est bien difficile de distinguer entre ces contraires. L'un dit que mon sentiment est fantaisie : et j'en dis de même de mon côté. On aurait besoin d'une règle. La raison s'offre ; mais elle est pliable à tous sens ; et ainsi il n'y en a point.
[§] Ceux qui jugent d'un ouvrage par règle, sont à l'égard des autres, comme ceux qui ont une montre à l'égard de ceux qui n'en ont point. L'un dit : il y a deux heures que nous sommes ici. L'autre dit : il n'y a que trois quarts d'heure. Je regarde ma montre : je dis à l'un : vous vous ennuyez ; et à l'autre : le temps ne vous dure guère ; car il y a une heure et demie ; et je me moque de ceux qui disent, que le temps me dire à moi, et que j'en juge par fantaisie : ils ne savent pas que j'en juge par ma montre.
[§] Il y a en a qui parlent bien et qui n'écrivent pas de même. C'est que le lieu, l'assistance, etc. les échauffe, et tire de leur esprit plus qu'ils n'y trouveraient sans cette chaleur.
[§] C'est une grand mal de suivre l'exception, au lieu de la règle. Il faut être sévère, et contraire à l'exception. Mais néanmoins comme il est certain qu'il y a des exceptions de la règle, il en faut juger sévèrement, mais justement.
[§] Il est vrai en un sens de dire que tout le monde est dans l'illusion : car encore que les opinion du peuple soient saines, elles ne le sont pas dans sa teste ; parce qu'il croit que la vérité est où elle n'est pas. La vérité est bien dans leurs opinions ; mais non pas au point ils se le figurent.
[§] Ceux qui sont capables d'inventer son rares : ceux qui n'inventent point sont en plus grand nombre, et par conséquent les plus forts. et l'on voit que pour l'ordinaire ils refusent aux inventeurs la gloire qu'ils méritent, et qu'ils cherchent par leurs inventions. S'ils s'obstinent à la vouloir avoir, et qu'ils cherchent par leurs inventions, et à traiter de mépris ceux qui n'inventent pas, tout ce qu'ils y gagnent, c'est qu'on leur donne des noms ridicules, et qu'on les traite de visionnaires. Il faut donc bien se garder de se piquer de
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