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Blaise Pascal - Pensées

considérant la chose dans la vérité ; car puisqu'il est véritable que la mort du corps n'est que l'image de
celle de l'âme, et que nous bâtissons sur ce principe, que nous avons sujet d'espérer du salut de ceux dont

nous pleurons la mort ; il est certain que si nous ne pouvons arrêter le cours de notre tristesse et de notre

déplaisir, nous en devons tirer ce profit, que puisque la mort du corps est si terrible, qu'elle nous cause de

tels mouvements, celle de l'âme nous en devrait bien causer de plus inconsolables. Dieu a envoyé la

première à ceux que nous regrettons : nous espérons qu'il a détourné la seconde : considérons donc la

grandeur de nos maux, et que l'excès de notre douleur soit la mesure de celle de notre joie.

Il n'y a rien qui la puisse modérer sinon la crainte que leurs âmes ne languissent pour quelque temps dans
les peines qui sont destinées à urger le reste des péchés de cette vie : et c'est pour fléchir la colère de Dieu

sur eux que nous devons soigneusement nous employer.

La prière et les sacrifices sont un souverain remède à leurs peines. Mais une des plus solides et plus utiles
charités envers les morts est de faire les choses qu'ils nous ordonneraient s'ils étaient encore au monde, et

de nous mettre pour eux en l'état auquel ils nous souhaitent à présent.

Par cette pratique nous les faisons revivre en nous en quelque sorte, puisque ce sont leurs conseils qui
sont encore vivants et agissants en nous : et comme les hérésiarques sont punis en l'autre vie des péchés

auxquels ils ont engagé leurs sectateurs dans lesquels leur venin vit encore ; ainsi les morts sont

récompensés outre leur propre mérité pour ceux auxquels ils ont donné suite par leurs conseils et leur

exemple.

[§] L'homme est assurément trop infirme pour pouvoir juger sainement de la suite des choses futures.
Espérons donc en Dieu, et ne nous fatiguons pas par des prévoyantes indiscrètes et téméraires. Remettons

nous à Dieu pour la conduite de nos vies, et que le déplaisir ne soit pas dominant en nous.

Saint Augustin nous apprend, qu'il y a dans chaque homme un serpent, une Ève, et un Adam. Le serpent
sont les sens et notre nature, l'Ève est l'appétit concupiscible, et l'Adam est la raison. [cf. s. Aug. De Gn

ctr Man, II, 20]

La nature nous tente continuellement : l'appétit concupiscible désire souvent : mais le péché n'est pas
achevé si la raison ne consent.

Laissons donc agir ce serpent et cette Ève, si nous ne pouvons l'empêcher : mais prions Dieu que sa grâce
fortifie tellement notre Adam, qu'il demeure victorieux, que JÉSUS-CHRIST en soit vainqueur, et qu'il

éternellement en nous.

XXXI. Pensées diverses.

A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a plus d'hommes originaux. Les gens du commun ne
trouvent pas de différence entre les hommes.

[§] On peut avoir le sens droit, et n'aller pas également à toutes choses ; car il y en a qui l'ayant droit dans
un certain ordre de choses, s'éblouissent dans les autres. Les uns tirent bien les conséquences de peu de

principes. Les autres tirent bien les conséquences des choses où il y a beaucoup de principes. Par

exemple, les uns comprennent bien les effets de l'eau, en quoi il y a peu de principes, mais dont les

conséquences sont si fines, qu'il n'y a qu'une grande pénétration qui puisse y aller ; et ceux là ne seraient

peut être pas grands géomètres ; parce que la Géométrie comprend un grand nombre de principes, et

qu'une nature d'esprit peut être telle, qu'elle ne puisse pénétrer jusqu'au fond, et quelle ne puisse pénétrer

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