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Blaise Pascal - Pensées

cette coutume, non pas qu'elle croie que ces corps ne soient pas saints, mais par cette raison, que
l'Eucharistie étant le pain de vie et des vivants, il ne doit pas être donné aux morts.

Ne considérons plus fidèles qui sont morts en la grâce de Dieu comme ayant cessé de vivre, quoique la
nature le suggère ; mais comme commençant à vivre, comme la vérité l'assure. Ne considérons plus leurs

âmes comme péries et réduites au néant, mais comme vivifiées et unies au souverain vivant : et

corrigeons ainsi par l'attention à ces vérités les sentiments d'erreurs qui sont si empreints en nous mêmes,

et ces mouvements d'horreur qui sont si naturels à l'homme.

[§] Dieu a créé l'homme avec deux amours, l'un pour Dieu, l'autre pour soi même ; mais avec cette loi,
que l'amour pour Dieu serait infini, c'est à dire sans aucune autre fin que Dieu même, et que l'amour pour

soi même serait fini et rapportant à Dieu.

L'homme en cet état non seulement s'aimait sans péché, mais il ne pouvait pas ne point s'aimer sans
péché.

Depuis, le péché originel étant arrivé, l'homme a perdu le premier de ces amours ; et l'amour pour soi
même étant rété seul dans cette grande âme capable d'un amour infini, cet amour propre s'est étendu et

débordé dans le vide que l'amour de Dieu a quitté ; et ainsi il s'est aimé seul, et toutes choses pour soi,

c'est à dire infiniment.

Voilà l'origine de l'amour propre. Il étaient naturel à Adam, et juste en son innocence ; mais il est devenu
et criminel et immodéré ensuite de son péché. Voilà la source de cet amour, et la cause de sa défectuosité

et de son excès.

Il en est de même du désir de dominer, de la paresse, et des autres. L'application en est aisée à faire au
sujet de l'horreur que nous avons de la mort. Cette horreur était naturelle et juste dans Adam innocent ;

parce que sa vie étant très agréable à Dieu, elle devait être agréable à l'homme : et la mort eût été

horrible, parce qu'elle eût fini une vie conforme à la volonté de Dieu. Depuis, l'homme ayant péché, sa

vie est devenue corrompue, son corps et son âme ennemis l'un de l'autre, et tous deux de Dieu.

Ce changement ayant infecté une si sainte vie, l'amour de la vie est néanmoins demeuré ; et l'horreur de
la mort étant rétée pareille, ce qui était juste en Adam est injuste en nous.

Voilà l'origine de l'horreur de la mort, et la cause de sa défectuosité.

Éclairons donc l'erreur de la nature par la lumière de la foi.

L'horreur de la mort est naturelle ; mais c'est en l'état d'innocence ; parce qu'elle n'eût pu entrer dans le
Paradis qu'en finissant une vie toute pure. Il était juste de la haïr quand elle n'eût pu arriver qu'en séparant

une âme sainte d'un corps saint : mais il est juste de l'aimer quand elle sépare une âme sainte d'un corps

impur. Il était juste de la fuir, quand elle eût rompu la paix entre l'âme et le corps ; mais non pas quand

elle en calme la dissension irréconciliable. Enfin quand elle eût affligé un corps innocent, quand elle eût

ôté au corps la liberté d'honorer Dieu, quand elle eût séparé de l'âme un corps soumis et coopérateur à ses

volontés, quand elle eût fini tous les biens dont l'homme est capable, il était juste de l'abhorrer ; mais

quand elle finit une vie impure, quand elle ôte au corps la liberté de pécher, quand elle délivre l'âme d'un

rebelle très puissant et contredisant tous les motifs de son salut, il est très injuste d'en conserver les

mêmes sentiments.

Ne quittons donc pas cet amour que la nature nous a donné pour la vie, puisque nous l'avons reçu de Dieu

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