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Blaise Pascal - Pensées
[§] Ceux qui sont dans le dérèglement disent à ceux qui sont dans l'ordre, que ce sont aux qui s'éloignent de la nature, et ils la croient suivre : comme ceux qui sont dans un vaisseau croient que ceux qui sont au bord s'éloignent. Le langage est pareil de tous côtés. Il faut avoir un point fixe pour en juger. Le port règle ceux qui sont dans un vaisseau. Mais où trouverons nous ce point dans la morale ?
[§] Plaindre les malheureux n'est pas contre la concupiscence ; au contraire, on est bien aise de pouvoir rendre ce témoignage d'humanité, et s'attirer la réputation de tendresse, sans qu'il en coûte rien : ainsi ce n'est pas grand chose.
[§] Qui aurait eu l'amitié du Roi d'Angleterre, du Roi de Pologne, et de la Reine de Suède, aurait-il crû pouvoir manquer de retraite et d'asile au monde.
[§] Les choses ont diverses qualités, et l'âme diverses inclinations ; car rien n'est simple de ce qui s'offre à l'âme, et l'âme ne s'offre jamais simplement à aucun sujet. De là vient qu'on pleure et qu'on rit quelquefois d'une même chose.
[§] Nous sommes si malheureux, que nous ne pouvons prendre plaisir à une chose, qu'à condition de nous fâcher si elle nous réussit mal, ce que mille choses peuvent faire, et font à toute heure. Qui aurait trouvé le secret de se réjouir du bien sans être touché du mal contraire, aurait trouvé le point.
[§] Il y a diverses classes de forts, de beaux, de bons esprits, et de pieux, dont chacun doit régner chez soi, non ailleurs. Ils se rencontrent quelquefois ; et le fort et le beau se battent sottement à qui sera le maître l'un de l'autre ; car leur maîtrise est de divers genre. Ils ne s'entendent pas ; et leur faute est de vouloir régner par tout. Rien ne le peut, non pas même la force : elle ne fait rien au royaume des savants : elle n'est maîtresse que des actions extérieures.
[§] Ferox gens nullam esse vitam sine armis putat [Tite Live, XXXIV, 17]. Ils aiment mieux la mort que la paix : les autres aiment mieux que la mort que la guerre. Toute opinion peut être préférée à la vie, dont l'amour paraît si fort et si naturel.
[§] Qu'il est difficile de proposer une chose au jugement d'un autre sans corrompre son jugement par la manière de la lui proposer ! Si on dit : je le trouve beau, je le trouve obscur, on entraîne l'imagination à ce jugement, ou l'on l'irrite au contraire. Il vaut mieux ne rien dire ; car alors il juge selon ce qu'il est, c'est à dire selon ce qu'il est alors, et selon que les autres circonstances, dont on n'est pas auteur l'auront disposé ; si ce n'est que ce silence ne fasse aussi son effet selon le tour et l'interprétation qu'il sera en humeur d'y donner, ou selon qu'il conjecturera de l'air du visage et du ton de la voix : tant il est aisé de démontrer un jugement de son assiette naturelle, ou plutôt tant il y a peu de ferme et de stable.
[§] Les Platoniciens, et même Épictète et ses sectateurs croient que Dieu est seul digne d'être aimé, et admiré ; et cependant ils ont désiré d'être aimés et admirés des hommes. Ils ne connaissent pas leur corruption. S'ils se sentent portés à l'aimer et à l'adorer, et qu'ils y trouvent leur principale joie, qu'ils s'estiment bons à la bonne heure. Mais s'ils y sentent de la répugnance ; s'ils n'ont aucune pente qu'à se vouloir établir dans l'estime des hommes ; et que pour toute perfection ils fassent seulement que sans forcer les hommes ils leurs fassent trouver leur bonheur à les aimer ; je dirai que cette perfection est horrible. Quoi, ils ont connu Dieu, et n'ont pas désiré uniquement que les hommes l'aimassent : ils ont voulu que les hommes s'arrêtassent à eux : ils ont voulu être l'objet du bonheur volontaire des hommes.
[§] Que l'on a bien fait de distinguer les hommes par l'extérieur plutôt que par les qualités intérieures ! Qui passera de nous deux ? Qui cédera la place à l'autre ? Le moins habile ? Mais je suis aussi habile que
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