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Blaise Pascal - Pensées

[§] Quand tout se remue également, rien ne se remue en apparence ; comme en un vaisseau. Quand tous
vont vers le dérèglement, nul ne semble y aller. Qui s'arrête, fait remarquer l'emportement des autres,

comme un point fixe.

[§] Quand on veut reprendre avec utilité, et montrer à un autre qu'il se trompe, il faut observer par quel
côté il envisage la chose, car elle est vraie ordinairement de ce coté-là, et lui avouer cette vérité. Il se

contente de cela, parce qu'il voit qu'il ne se trompait pas, et qu'il manquait seulement à voir tous les côtés.

Or on n'a pas de honte de ne pas tout voir ; et peut-être que cela vient de ce que naturellement l'esprit ne

se peut tromper dans le côté qu'il envisage, comme les appréhensions des sens sont toujours vraies.

[§] La vertu d'un homme ne se doit pas mesurer par ses efforts, mais par ce qu'il fait d'ordinaire.

[§] Les grands et les petits ont mêmes accidents, mêmes fâcheries, et mêmes passions. Mais les uns sont
au haut de la roue, et les autres prés du centre, et ainsi moins agités par les mêmes mouvements.

[§] On se persuade mieux pour l'ordinaire par les raisons qu'on a trouvées soi-même, que par celles qui
sont venues dans l'esprit des autres.

[§] Quoique les personnes n'aient point d'intérêts à ce qu'ils disent, il ne faut pas conclure de là
absolument qu'ils ne mentent point ; car il y a des gens qui mentent simplement pour mentir.

[§] L'exemple de la chasteté d'Alexandre n'a pas tant fait de continents, que celui de son ivrognerie a fait
d'intempérants. On n'a pas de honte de n'être pas aussi vertueux que lui, et il semble excusable de n'être

pas plus vicieux que lui. On croit n'être pas tout à fait dans les vices du commun des hommes, quand on

se voit dans les vices de ces grands hommes ; et cependant on ne prend pas garde qu'ils sont en cela du

commun des hommes. On tient à eux par le bout, par où ils tiennent au peuple. Quelque élevés qu'ils

soient, ils sont unis au reste des hommes par quelque endroit. Ils ne sont pas suspendus en l'air, et séparés

de notre société. S'ils sont plus grands que nous, c'est qu'ils ont la tête plus élevée ; mais ils ont les pieds

aussi bas que les nôtres. Ils sont tous à même niveau, et s'appuient sur la même terre, et parce cette

extrémité ils sont aussi abaissés que nous, que les enfants, que les bêtes.

[§] C'est le combat qui nous plaît, et non pas la victoire. On aime à voir les combats des animaux, non le
vainqueur acharné sur le vaincu. Que voulait- on voir, sinon la fin de la victoire ? Et dés qu'elle est

arrivée, on en est saoul. Ainsi dans le jeu ; ainsi dans la recherche de la vérité. On aime à voir dans les

disputes le combat des opinions ; mais de contempler la vérité trouvée, point du tout. Pour la faire

remarquer avec plaisir, il faut la faire voir naissant de la dispute. De même dans les passions, il y a du

plaisir à en voir deux contraires se heurter ; mais quand l'une est maîtresse, ce n'est plus que brutalité.

Nous ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses. Ainsi dans la comédie les scènes

contentes sans crainte ne valent rein, ni les extrêmes misères sans espérance, ni les amours brutales.

[§] On n'apprend pas aux hommes à être honnêtes gens, et on leur apprend tout le reste ; et cependant ils
ne se piquent de rien tant que de cela. Ainsi ils ne se piquent de savoir que la seule chose qu'ils

n'apprennent point.

[§] Le sot projet que Montaigne a eu de se peindre ; et cela non pas en passant et contre ses maximes,
comme il arrive à tout le monde de faillir ; mais par ses propres maximes, et par un dessein premier et

principal ; car de dire des sottises par hasard et par faiblesse, c'est un mal ordinaire ; mais d'en dire à

dessein, c'est ce qui n'est pas supportable, et d'en dire de telles que celles là.

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