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Blaise Pascal - Pensées

quand on n'a recours à lui que lorsqu'il s'agit de juger de quelques vers. L'homme est plein de besoins. Il
n'aime que ceux qui peuvent les remplir. C'est un bon mathématicien, dira-t-on ; mais je n'ai que faire de

mathématiques. C'est un homme qui entend bien la guerre ; mais je ne la veux faire à personne. Il faut

donc un honnête homme qui puisse s'accommoder à tous nos besoins.

[§] Quand on se porte bien, on ne comprend pas comment on pourrait faire si on était malade ; et quand
on l'est, on prend médecine gaiement ; le mal y résout. On n'a plus les passions et les désirs des

divertissements et des promenades que la santé donnait, et qui sont incompatibles avec les nécessités de

la maladie. La nature donne alors des passions, et des désirs conformes à l'état présent. Ce ne sont que les

craintes que nous nous donnons nous mêmes, et non pas la nature qui nous troublent ; parce qu'elles

joignent à l'état où nous sommes, les passions de l'état où nous ne sommes pas.

[§] Les discours d'humilité sont matière d'orgueil aux gens glorieux, et d'humilité aux humbles. Aussi
ceux de Pyrrhonisme et de doute sont matière d'affirmation aux affirmatifs. Peu de gens parlent de

l'humilité humblement ; peu de la chasteté chastement ; peu du doute en doutant. Nous ne sommes que

mensonge, duplicité, contrariétés. Nous nous cachons, et nous déguisons à nous même.

[§] Diseur de bons mots, mauvais caractère.

Le mot de MOI dont l'auteur se sert dans la pensée suivante, ne signifie que l'amour propre. C'est un
terme dont il avait accoutumé de se servir avec quelques uns de ses amis. [N. D. E.]

[§] Le moi est haïssable. Ainsi ceux qui ne l'ôtent pas, et qui se contentent seulement de le couvrir, sont
toujours haïssables. Point du tout, direz vous ; car en agissant comme nous faisons obligeamment pour

tout le monde, on n'a pas sujet de nous haïr. Cela est vrai, si on ne haïssait dans le moi que le déplaisir

qui nous en revient. Mais si je le hais, parce qu'il est injuste, et qu'il se fait centre de tout, je le haïrai

toujours. En un mot le moi a deux qualités ; il est injuste en soi, en ce qu'ils se fait le centre de tout ; il est

incommode aux autres, en ce qu'il le veut asservir ; car chaque moi est l'ennemi, et voudrait être le tyran

de tous les autres. Vous en ôtez l'incommodité, mais non pas l'injustice ; et ainsi vous ne le rendez pas

aimable à ceux qui en haïssent l'injustice : vous ne le rendez aimable qu'aux injustes, qui n'y trouvent

plus leur ennemi ; et ainsi vous demeurez injuste, et ne pouvez plaire qu'aux injustes.

[§] Je n'admire point un homme qui possède une vertu dans toute sa perfection, s'il ne possède en même
temps dans un pareil degré la vertu opposée : tel qu'était Épaminondas, qui avait l'extrême valeur jointe à

l'extrême bénignité ; car autrement ce n'est pas monter, c'est tomber. On ne montre pas sa grandeur, pour

être dans une extrémité ; mais bien en touchant les deux à la fois, et remplissant tout l'entre-deux. Mais

peut-être que ce n'est qu'un soudain mouvement de l'âme de l'un à l'autre de ces extrêmes, et qu'elle n'est

jamais en effet qu'en un point, comme le tison de feu que l'on tourne. Mais au moins cela marque l'agilité

de l'âme, si cela n'en marque l'étendue.

[§] Si notre condition était véritablement heureuse, il ne faudrait pas nous divertir d'y penser.

[§] J'avais passé beaucoup de temps dans l'étude des sciences abstraites : mais le peu de gens avec qui on
en peut communiquer m'en avait dégoûté. Quand j'ai commencé l'étude de l'homme, j'ai vu que ces

sciences abstraites ne lui sont pas propres, et que je m'égarais plus de ma condition en y pénétrant, que

les autres en les ignorant ; et que je leur ai pardonné de ne s'y point appliquer. Mais j'ai crû trouver au

moins bien des compagnons dans l'étude de l'homme, puis que c'est celle qui lui est propre. J'ai été

trompé. Il y en a encore moins qui l'étudient que la Géométrie.

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