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Blaise Pascal - Pensées

nous nous fâchons de ce qu'on dit que nous raisonnons mal, ou que nous choisissons mal. Ce qui cause
cela, c'est que nous sommes bien certains que nous n'avons pas mal à la tête, et que nous ne sommes pas

si assurés que nous choisissions le vrai. De sorte que n'en ayant d'assurance, qu'à cause que nous le

voyons de toute notre vue, quand un autre voit de toute sa vue le contraire, cela nous met en suspens et

nous étonne, et encore plus quand mille autres se moquent de notre choix ; car il faut préférer nos

lumières à celles de tant d'autres, et cela est hardi et difficile. Il n'y a jamais cette contradiction dans les

sens touchant un boiteux.

[§] Le peuple a les opinions très saines ; par exemple, d'avoir choisi le divertissement et la chasse, plutôt
que la poésie : les demi-savants s'en moquent, et triomphent à montrer là dessus la folie du monde : mais

par une raison qu'ils ne pénètrent pas on a raison : d'avoir aussi distingué les hommes par le dehors,

comme par la naissance ou le bien. Le monde triomphe encore cela est déraisonnable. Mais cela est très

raisonnable.

[§] C'est un grand avantage que la qualité, qui dés dix huit ou vingt ans met un homme en passe, connu et
respecté, comme un autre pourrait avoir mérité à cinquante ans. Ce sont trente ans gagnés sans peine.

[§] Il y a de certaines gens qui pour faire voir qu'on a tort de ne les pas estimer, ne manquent jamais
d'alléguer l'exemple de personnes de qualités qui font cas d'eux. Je voudrais leur répondre : montrez nous

le mérite par où vous avez attiré l'estime de ces personnes là, et nous vous estimerons de même.

[§] Les choses qui nous tiennent le plus au coeur ne sont rien le plus souvent ; comme, par exemple, de
cacher qu'on ait peu de bien. C'est un néant que notre imagination grossit en Montaigne. Un autre tour

d'imagination nous le fait découvrir sans peine.

[§] Il y a des vices qui ne tiennent à nous que par d'autres, et qui en ôtant le tronc s'emportent comme des
branches.

[§] Quand la malignité a la raison de son côté, elle devient fière, et étale la raison en tout son lustre.
Quand l'austérité ou le choix sévère n'a pas réussi au vrai bien, et qu'il faut revenir à suivre la nature, elle

devient fière par le retour.

[§] Ce n'est pas être heureux que de pouvoir être réjoui par le divertissement ; car il vient d'ailleurs, et de
dehors ; et ainsi il est dépendant, et par conséquent sujet à être troublé par mille accidents qui sont les

afflictions inévitables.

[§] Toutes les bonnes maximes sont dans le monde : il ne faut que les appliquer. Par exemple, on ne
doute pas qu'il ne faille exposer sa vie pour défendre le bien public, et plusieurs le sont ; mais pour la

Religion, peu.

[§] On ne passe point dans le monde pour se connaître envers, si l'on n'a mis l'enseigne de poète, ni pour
être habile en mathématiques, si l'on n'a mis celle de mathématicien. Mais les vrais honnêtes gens ne

veulent point d'enseigne, et ne mettent guère de différence entre le métier de poète, et celui de brodeur.

Ils ne sont point appelés ni poètes ; ni géomètres ; mais ils jugent de tous ceux là. On ne les devine point.

Ils parleront des choses dont l'on parlait, quand ils sont entrés. On ne s'aperçoit point en eux d'une qualité

plutôt que d'une autre, hors de la nécessité de la mettre en usage : mais alors on s'en souvient ; car il est

également de ce caractère, qu'on ne dise point d'eux qu'ils parlent bien, lorsqu'il n'est pas question du

langage, et qu'on dise d'eux qu'ils parlent bien, quand il en est question. C'est donc une fausse louange

quand on dit d'un homme lorsqu'il entre, qu'il est fort habile en poésie ; et c'est une mauvaise marque

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