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Blaise Pascal - Pensées

dit. Nulle n'a donc dit vrai.

[§] Dieu étant caché, toute Religion qui ne dit pas que Dieu est caché n'est pas véritable ; et toute
Religion qui n'en rend pas la raison n'est pas instruisante. La nôtre fait tout cela.

[§] Cette Religion qui consiste à croire que l'homme est tombé d'un état de gloire et de communication
avec Dieu en un état de tristesse, de pénitence, et d'éloignement de Dieu, mais qu'enfin il serait rétabli par

un Messie qui devait venir, a toujours été sur la terre. Toutes choses ont passé, et celle là a subsisté pour

laquelle sont toutes choses. Car Dieu voulant se former un peuple saint qu'il séparerait de toutes les

autres nations, qu'il délivrerait de ses ennemis, qu'il mettrait dans un lieu de repos, a promis de la faire, et

de venir au monde pour cela ; et il a prédit par ses Prophètes le temps et la manière de sa venue. Et

cependant pour affermir l'espérance de ses élus dans tous les temps, il leur en a toujours fait voir des

images et des figures, et il ne les a jamais laissés sans des assurances de sa puissance et de sa volonté

pour leur salut. Car dans la création de l'homme, Adam en était témoin, et le dépositaire de la promesse

du Sauveur qui devait naître de la femme. Et quoi que les hommes étant encore si proches de la création

ne pussent avoir oublié leur création, et leur chute, et la promesse de que Dieu leur avait faite d'un

Rédempteur, néanmoins comme dans ce premier âge du monde ils se laissèrent emporter à toutes sortes

de désordres, il y avait cependant des Saints, comme Énoch, Lamech, et d'autres qui attendaient en

patience le Christ promis dés le commencement du monde. Ensuite Dieu a envoyé Noé, qui a vu la

malice des hommes au plus haut degré ; et il l'a sauvé en noyant toute la terre par un miracle qui marquait

assez, et le pouvoir qu'il avait de sauver le monde, et la volonté qu'il avait de le faire, et de faire naître de

la femme celui qu'il avait promis. Ce miracle suffisait pour affermir l'espérance des hommes ; et la

mémoire en étant encore assez fraîche parmi eux, Dieu fit ses promesse à Abraham qui était tout

environné d'idolâtres, et il lui fit connaître le mystère du Messie qu'il devait envoyer. Au temps d'Isaac et

de Jacob l'abomination était répandue sur toute la terre ; mais ces Saints vivaient en la foi ; et Jacob

mourant, et bénissant ses enfants s'écrie par un transport qui lui fait interrompre son discours : J'attends, ô

mon Dieu, le Sauveur que vous avez promis, salutare tuum expectabo Domine. (Genes. 49. 18.).

Les Égyptiens étaient infectés et d'idolâtrie et de magie ; le peuple de Dieu même était entraîné par leurs
exemples. Mais cependant Moïse et d'autres voyaient celui qu'ils ne voyaient pas, et l'adoraient en

regardant les biens éternels qu'ils leur préparait.

Les Grecs et les Latins ensuite ont fait régner les fausses divinités ; les Poètes ont fait diverses théologies
; les Philosophes se sont séparés en mille sectes différentes : et cependant il y avait toujours au coeur de

la Judée des hommes choisis qui prédisaient la venue de ce Messie qui n'était connu que d'eux.

Il est venu enfin en la consommation des temps : et depuis, quoiqu'on ait vu naître tant de schismes et
d'hérésies, tant renverser d'États, tant de changements en toute choses ; cette Église qui adore celui qui a

toujours été adoré a subsisté sans interruption. Et ce qui est admirable, incomparable, et tout à fait divin,

c'est que cette Religion qui a toujours duré a toujours été combattue. Mille fois elle a été à la veille d'une

destruction universelle ; et toutes les fois qu'elle a été en cet état Dieu l'a relevée par des coups

extraordinaires de sa puissance. C'est ce qui est étonnant, et qu'elle se soit maintenue sans fléchir et plier

sous la volonté des tyrans.

[§] Les états périraient si on ne faisait plier souvent les lois à la nécessité. Mais jamais la religion n'a
souffert cela, et n'en a usé. Aussi il faut ces accommodements, ou des miracles. Il n'est pas étrange qu'on

se conserve en pliant, et ce n'est pas proprement se maintenir ; et encore périssent-ils enfin entièrement :

il n'y en a point qui ait duré 1500. ans. Mais que cette Religion se soit toujours maintenue, et inflexible ;

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