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Blaise Pascal - Pensées
vie, libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi [cf. I Jn 2, 16]. Malheureuse la terre de malédiction que ces trois fleuves de feu embrassent plutôt qu'ils n'arrosent. Heureux ceux qui étant sur ces fleuves non pas plongés, non pas entraînés, mais immobilement affermis ; non pas debout, mais assis dans une assiette basse et sûre, dont ils ne se relèvent jamais avant la lumière, mais après s'y être reposés en paix ; tendent la main à celui qui les doit relever, pour les faire tenir debout et fermes dans les porches de la sainte Jérusalem, où ils n'auront plus à craindre les attaques de l'orgueil ; et qui pleurent cependant, non pas de voir écouler toutes les choses périssables, mais dans le souvenir de leur chère patrie, de la Jérusalem céleste, après laquelle ils soupirent sans cesse dans la longueur de leur exil.
[§] Un miracle, dit-on, affermirait ma créance. On parle ainsi quand on ne le voit pas. Les raisons qui étant vues de loin semblent borner notre vue, ne la bornent plus quand on y est arrivé. On commence à voir au delà. Rien n'arrête la volubilité de notre esprit. Il n'y a point, dit-on, de règle qui n'ait quelque exception, ni de vérité si générale qui n'ait quelque face par où elle manque. Il suffit qu'elle ne soit pas absolument universelle, pour nous donner prétexte d'appliquer l'exception au sujet présent, et de dire : cela n'est pas toujours vrai ; donc il y a des cas où cela n'est pas. Il ne reste plus qu'à montrer que celui-ci en est, et il faut être bien maladroit si on n'y trouve quelque jour.
[§] La charité n'est pas un précepte figuratif. Dire que JÉSUS-CHRIST, qui est venu ôter les figures, pour mettre la vérité, ne soit venu que pour mettre la figure de la charité, et pour en ôter la réalité qui était auparavant ; cela est horrible.
[§] Le coeur a ses raisons, que la raison ne connaît point. On le sent en mille choses. C'est le coeur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c'est que la foi parfaite, Dieu sensible au coeur.
[§] La science des choses extérieure ne nous consolera pas de l'ignorance de la morale au temps de l'affliction ; mais la science des moeurs nous consolera toujours de l'ignorance des choses extérieures.
[§] L'homme est ainsi fait, qu'à force de lui dire, qu'il est un sot, il le croit ; et à force de se le dire à soi même, on se le fait croire. Car l'homme fait lui seul une conversation intérieure, qu'il importe de bien régler, - corrumptunt bonos mores colloquia prava. - [I Cor. 15, 33] Il faut se tenir en silence autant qu'on peut, et ne s'entretenir que de Dieu ; et ainsi on se le persuade à soi même.
[§] Quelle différence entre un soldat et un Chartreux quant à l'obéissance ? Car ils sont également obéissants, et dépendants, et dans des exercices également pénibles. Mais le soldat espère toujours devenir le maître, et ne le devient jamais ; car les capitaines et les Princes même sont toujours esclaves et dépendants. Mais il espère toujours l'indépendance, et travaille toujours à y venir ; au lieu que le Chartreux fait voeu de n'être jamais indépendant. Ils ne diffèrent pas dans la servitude perpétuelle que tous deux ont toujours ; mais dans l'espérance que l'un a toujours, et que l'autre n'a pas.
[§] La propre volonté ne se satisferait jamais quand elle aurait tout ce qu'elle souhaite. Mais on est satisfait dès l'instant qu'on y renonce. Avec elle on ne peut être que mal content ; sans elle on ne peut être que contant.
[§] Il est injuste qu'on s'attache à nous, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement. Nous tromperons ceux à qui nous en ferons naître le désir ; car nous ne sommes la fin de personne, et nous n'avons pas de quoi les satisfaire. Ne sommes nous pas prêt à mourir ? et ainsi l'objet de leur attachement mourrait. Comme nous serions coupables de faire croire une fausseté, quoique nous la persuadassions doucement, et qu'on la crût avec plaisir, et qu'en cela on nous fît plaisir ; de même nous sommes coupables, si nous nous faisons aimer, et si nous attirons les gens à s'attacher à nous. Nous devons avertir
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