bibliotheq.net - littérature française
 

Blaise Pascal - Pensées

hommes qu'infidèles sans sa grâce, et qu'il les rend fidèles quand ils le sont. De sorte qu'au lieu que les
Rois témoignent d'ordinaire avoir de l'obligation à ceux qui demeurent dans le devoir et dans leur

obéissance, il arrive au contraire que ceux qui subsistent dans le service de Dieu lui en sont eux mêmes

infiniment redevables.

[§] Ce ne sont ni les austérités du corps, ni les agitations du coeur qui méritent, et qui soutiennent les
peines du corps et de l'esprit. Car enfin il faut ces deux choses pour sanctifier, peines, et plaisirs. S. Paul

a dit, que ceux qui entreront dans la bonne vie trouveront des troubles et des inquiétudes en grand

nombre. Cela doit consoler ceux qui en sentent ; puis qu'étant avertis que le chemin du ciel qu'ils

cherchent en est rempli, ils doivent se réjouir de rencontrer des marques qu'ils sont dans le véritable

chemin. Mais ces peines là ne sont pas sans plaisirs, et ne sont jamais surmontées que par le plaisir. Car

de même que ceux qui quittent Dieu pour retourner au monde, ne le font que parce qu'ils trouvent plus de

douceur dans les plaisirs de la terre, que dans ceux de l'union avec Dieu, et que ce charme victorieux les

entraîne, et les faisant repentir de leur premier choix les rend des pénitents du diable selon la parole de

Tertullien ; de même on ne quitterait jamais les plaisirs du monde pour embrasser la croix de JÉSUS-

CHRIST, si on ne trouvait plus de douceur dans le mépris, dans la pauvreté, dans le dénuement, et dans

le rebut des hommes, que dans les délices du péché. Et ainsi, comme dit Tertullien, il ne faut pas croire

que la vie des Chrétiens soit une vie de tristesse. On ne quitte les plaisirs que pour d'autres plus grands.

Priez toujours, dit Saint Paul, rendez grâces toujours, réjouissez vous toujours. [I Thess. 5, 16] C'est la

joie d'avoir trouvé Dieu qui est le principe de la tristesse de l'avoir offensé, et de tout le changement de

vie. Celui qui a trouvé le trésor dans un champ, en a une telle joie, selon JÉSUS-CHRIST, qu'elle lui fait

vendre tout ce qu'il a pour l'acheter [cf. Mat 12, 44]. Les gens du monde ont leur tristesse, mais ils n'ont

point cette joie que le monde ne peut donner ni ôter, dit JÉSUS-CHRIST même. Les bienheureux ont

cette joie sans aucune tristesse. Et les Chrétiens ont cette joie mêlée de la tristesse d'avoir suivi d'autres

plaisirs, et de la crainte de la perdre par l'attrait de ces autres plaisirs qui nous tentent sans relâche. Et

ainsi nous devons travailler sans cesse à nous conserver cette crainte, qui conserve et modère notre joie.

Et selon qu'on se sent trop emporter vers l'un, se pencher vers l'autre pour demeurer debout. Souvenez

vous des biens dans les jours d'affliction, et souvenez vous de l'affliction dans les jours de réjouissance,

dit l'Ecriture, jusqu'à ce que la promesse que JÉSUS- CHRIST nous en a faite de rendre sa joie pleine en

nous soit accomplie. Ne nous laissons donc pas abattre à la tristesse, et ne croyons pas que la piété ne

consiste qu'en une amertume sans consolation. La véritable piété, qui ne se trouve parfaite que dans le

ciel, est si pleine de satisfactions qu'elle en remplit et l'entrée et le progrès et le couronnement. C'est une

lumière si éclatante qu'elle rejaillit sur tout ce qui lui appartient. S'il y a quelque tristesse mêlée, et sur

tout à l'entrée, c'est de nous qu'elle vient, et non pas de la vertu ; car ce n'est pas l'effet de la piété qui

commence d'être en nous, mais de l'impiété qui y est encore. Ôtons l'impiété, et la joie sera sans mélange.

Ne nous en prenons donc pas à la dévotion, mais à nous mêmes, et n'y cherchons du soulagement que par

notre correction.

[§] Le passé ne nous doit point embarrasser, puisque nous n'avons qu'à avoir le regret de nos fautes. Mais
l'avenir nous doit encore moins toucher, puisqu'il n'est point du tout à notre égard, et que nous n'y

arriveront peut- être jamais. Le présent est le seul temps qui est véritablement à nous, et dont nous

devons user selon Dieu. C'est là où nos pensées doivent être principalement rapportée. Cependant le

monde est si inquiet qu'on ne pense presque jamais à la vie présente, et à l'instant où l'on vit, mais à celui

où l'on vivra. De sorte qu'on est toujours en état de vivre à l'avenir, et jamais de vivre maintenant. Notre

Seigneur n'a pas voulu que notre prévoyance s'étendit plus loin que le jour où nous sommes. Ce sont les

bornes qu'il nous faut garder et pour notre salut, et pour notre propre repos.

< page précédente | 64 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.