|
Blaise Pascal - Pensées
[§] Je ne vois pas qu'ils y ait plus de difficulté de croire la résurrection des corps, et l'enfantement de la Vierge, que la création. Est-il plus difficile de reproduire un homme, que de le produire ? Et si on n'avait jamais su ce que c'est que génération, trouverait-on plus étrange qu'un enfant vint d'une fille seule, que d'un homme et d'une femme ?
[§] Il y a grande différence entre repos et sûreté de conscience. Rien ne doit donner le repos que la recherche sincère de la vérité. Et rien ne peut donner l'assurance que la vérité.
[§] Il y a deux vérités de foi également constantes : l'une, que l'homme dans l'état de la création, ou dans celui de la grâce, est élevé au dessus de toute la nature, rendu semblable à Dieu, et participant de la divinité : l'autre, qu'en l'état de corruption, et du péché, il est déchu de cet état, et rendu semblable aux bêtes. Ces deux propositions sont également fermes et certaines. L'Écriture nous les déclare manifestement, lorsqu'elle dit en quelques lieux : Delicia mea, esse cum filiis, hominum (Prov. 8. 31.). Effundam spiritum meum super omnem carnem (Ioel. 2. 28.). Dij estis. etc. (Ps. 81. 6). Et qu'elle dit en d'autres : Omnis caro sænum (Is. 40. 6.). Homo comparatus est jumentis insipientibus, et similis factus est illis (Ps. 48. 1.). Dixi in corde meo de fillis hominum, ut probaret eos Deus, et ostenderet similes esse bestiis. etc. (Eccles. 3. 18.)
[§] On ne se détache douleur. On ne sent pas son lien quand on suit volontairement celui qui entraîne, comme dit S. Augustin. Mais quand on commence à résister, et à marcher en s'éloignant, on souffre bien ; le lien s'étend, et endure toute la violence ; et ce lien est notre propre corps, qui ne se rompt qu'à la mort. Notre Seigneur a dit, que depuis la venue de Jean Baptiste, c'est-à-dire, depuis son avènement dans chaque fidèle, le Royaume de Dieu souffre violence, et que les violents le ravissent. Avant que l'on soit touché, on n'a que le poids de sa concupiscence, qui porte à la terre. Quand Dieu attire en haut, ces deux efforts contraires font cette violence que Dieu seul peut faire surmonter. Mais nous pouvons tout, dit S. Léon, avec celui sans lequel nous ne pouvons rien. Il faut donc se résoudre à souffrir cette guerre tout sa vie ; car il n'y a point ici de paix. JÉSUS-CHRIST est venu apporter le couteau, et non pas la paix. Mais néanmoins il faut avouer, que comme l'Écriture dit, que la sagesse des hommes n'est que folie devant Dieu, aussi ont peut dire que cette guerre, qui paraît dure aux hommes, est une paix devant Dieu ; car c'est cette paix que JÉSUS-CHRIST a aussi apportée. Elle ne sera néanmoins parfaite, que quand le corps sera détruit ; et c'est ce qui fait souhaiter la mort, en souffrant néanmoins de bon coeur la vie, pour l'amour de celui qui a souffert pour nous et la vie, et la mort, et qui peut nous donner plus de biens, que nous n'en pouvons ni demander, ni imaginer, comme dit Saint Paul.
[§] Il faut tâcher de ne s'affliger de rien, et de prendre tout ce qui arriver pour le meilleur. Je crois que c'est un devoir, et qu'on pèche en ne le faisant pas. Car enfin, la raison pour laquelle les péchés sont péchés est seulement parce qu'ils sont contraires à la volonté de Dieu. Et ainsi l'essence du péché, consistant à avoir une volonté opposée à celle que nous connaissons en Dieu, il est visible, ce me semble, que quand il nous découvre sa volonté par les événements, ce serait un péché de ne s'y pas accommoder.
[§] Lorsque la vérité est abandonnée et persécutée, il semble que ce soit un temps où le service qu'on rend à Dieu, en la défendant, lui est bien agréable. Il veut que nous jugions de la grâce par la nature. Et ainsi il permet de considérer, que comme un Prince chassé de son pays par ses sujets a des tendresses extrêmes pour ceux qui lui demeurent fidèles dans la révolte publique ; de même, il semble que Dieu considère avec une bonté particulière ceux qui défendent la pureté de la Religion, quand elle est combattue. Mais il y a cette différence entre les Rois de la terre, et le Roi des Rois, que les Princes ne rendent pas leurs sujets fidèles, mais qu'ils les trouvent tels ; au lieu que Dieu ne trouve jamais les
|