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Blaise Pascal - Pensées

sincèrement le repos ; et l'on ne cherche en effet que l'agitation.

Les hommes ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l'occupation au dehors, qui
vient du ressentiment de leur misère continuelle. Et ils ont un autre instinct secret qui reste de la grandeur

de leur première nature, qui leur fait connaître, que le bonheur n'est en effet que dans le repos. Et de ces

deux instincts contraires, il se forme en eux un projet confus, qui se cache à leur vue dans le fonds de leur

âme, qui les porte à tendre au repos par l'agitation, et à se figurer toujours, que la satisfaction qu'ils n'ont

point leur arrivera, si, en surmontant quelques difficultés qu'ils envisagent, ils peuvent s'ouvrir par là la

porte au repos.

Ainsi s'écoule toute la vie. On cherche le repos en combattant quelques obstacles ; et si on les a
surmontés, le repos devient insupportable. Car, ou l'on pense aux misères qu'on a, ou à celles dont on est

menacé. Et quand on se verrait même assez à l'abri de toutes parts, l'ennui de son autorité privée ne

laisserait pas de sortir du fonds du coeur, où il a ses racines naturelles, et de remplir l'esprit de son venin.

C'est pourquoi lorsque Cineas disait à Pyrrus qui se proposait de jouir du repos avec ses amis après avoir
conquis une grande partie du monde, qu'il serait mieux d'avancer lui même son bonheur, en jouissant dés

lors de ce repos, sans l'aller chercher par tant de fatigues, il lui donnait un conseil qui recevait de grandes

difficultés, et qui n'était guère plus raisonnable que le dessein de ce jeune ambitieux. L'un et l'autre

supposait que l'homme se pût contenter de soi même et de ses biens présents, sans remplir le vide de son

coeur d'espérances imaginaires, ce qui est faux. Pyrrus ne pouvait être heureux ni devant ni après avoir

conquis le monde. Et peut-être que la vie molle que lui conseillait son ministre était encore moins

capable de le satisfaire, que l'agitation de tant de guerres, et de tant de voyages qu'il méditait.

On doit donc reconnaître, que l'homme est si malheureux, qu'il s'ennuierait même sans aucune cause
étrangère d'ennui par le propre état de sa condition naturelle : et il est avec cela si vain et si léger, qu'étant

plein de mille causes essentielles d'ennui, la moindre bagatelle suffit pour le divertir. De sorte qu'à le

considérer sérieusement, il est encore plus à plaindre de ce qu'il se peut divertir à des choses si frivoles et

si basses, que de ce qu'il s'afflige de ses misères effectives ; et ses divertissements sont infiniment moins

raisonnables que son ennui.

[§] D'où vient que cet homme qui a perdu depuis peu son fils unique, et qui accablé de procès et de
querelles était ce matin si troublé, n'y pense plus maintenant ? Ne vous étonnez pas : il est tout occupé à

voir par où passera un cerf que ses chiens poursuivent avec ardeur depuis six heures. Il n'en faut pas

davantage pour l'homme, quelque plein de tristesse qu'il soit. Si l'on peut gagner sur lui de le faire entrer

en quelque divertissement, le voilà heureux pendant ce temps-là, mais d'un bonheur faux et imaginaire,

qui ne vient pas de la possession de quelque bien réel et solide, mais d'une légèreté d'esprit qui lui fait

perdre le souvenir de ses véritables misères, pour s'attacher à des objets bas et ridicules, indignes de son

application. C'est une joie de malade et de frénétique, qui ne vient pas de la santé de son âme, mais de

son dérèglement. C'est un ris de folie et d'illusion. Car c'est une chose étrange que de considérer ce qui

plaît aux hommes dans les jeux et les divertissements. Il est vrai qu'occupant l'esprit, ils le détournent du

sentiment de ses maux, ce qui est réel. Mais ils ne l'occupent que parce que l'esprit s'y forme un objet

imaginaire de passion auquel il s'attache.

Quel pensez vous que soit l'objet de ces gens qui jouent à la paume, avec tant d'application d'esprit, et
d'agitation de corps ? Celui de se vanter le lendemain avec leurs amis qu'ils ont mieux joue qu'un autre.

Voilà la source de leur attachement. Ainsi les autres suent dans leurs cabinets, pour montrer aux savants

qu'ils ont résolu une question d'Algèbre qui ne l'avait pu être jusques ici. Et tant d'autres s'exposent aux

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