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Blaise Pascal - Pensées

ne font en sorte par leur industrie et par leur soin, que leur fortune, leur honneur, et même la fortune et
l'honneur de leurs amis soient en bon état, et qu'une seule de ces choses qui manque les rend malheureux.

Ainsi on leur donne des charges et des affaires qui les font tracasser dés la pointe du jour. Voilà,

direz-vous, une étrange manière de les rendre heureux. Que pourrait-on faire de mieux pour les rendre

malheureux ? Demandez vous ce qu'on pourrait faire ? Il ne faudrait que leur ôter tous ces soins. Car

alors ils se verraient, et ils penseraient à eux même ; et c'est ce qui leur est insupportable. Aussi après

s'être chargés de tant d'affaires, s'ils ont quelque temps de relâche, ils tâchent encore de le perdre à

quelque divertissement qui les occupe tous entiers, et les dérobe à eux mêmes.

C'est pourquoi quand je me suis mis à considérer les diverses agitations des hommes, les périls et les
peines où ils s'exposent à la Cour, à la guerre, dans la poursuite de leurs prétentions ambitieuses, d'où

naissent tant de querelles, de passions, et d'entreprises périlleuses et funestes ; j'ai souvent dit, que tout le

malheur des hommes vient de ne savoir pas se tenir en repos dans une chambre. Un homme qui a assez

de bien pour vivre, s'il savait demeurer chez soi, n'en sortirait pas pour aller sur la mer, ou au siège d'une

place : et si on ne cherchait simplement qu'à vivre, on aurait peu de besoin de ces occupations si

dangereuses.

Mais quand j'y ai regardé de plus prés, j'ai trouvé que cet éloignement que les hommes ont du repos, et de
demeurer avec eux-mêmes, vient d'une cause bien effective, c'est-à-dire du malheur naturel de notre

condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne nous peut consoler, lorsque rien ne nous empêche

d'y penser, et que nous ne voyons que nous.

Je ne parle que de ceux qui se regardent sans aucune vue de Religion. Car il est vrai que c'est une des
merveilles de la Religion Chrétienne, de réconcilier l'homme avec soi-même, en le réconciliant avec Dieu

; de lui rendre la vue de soi-même supportable ; et de faire que la solitude et le repos soient plus

agréables à plusieurs, que l'agitation et le commerce des hommes. Aussi n'est-ce pas en arrêtant l'homme

dans lui même qu'elle produit tous ces effets merveilleux. Ce n'est qu'en le portant jusqu'à Dieu, et en le

soumettant dans le sentiment de ses misères, par l'espérance d'une autre vie, qui l'en doit entièrement

délivrer.

Mais pour tous ceux qui n'agissent que par les mouvements qu'ils trouvent en eux et dans leur nature, il
est impossible qu'ils subsistent dans ce repos et de se voir, sans être incontinent attaqués de chagrin et de

tristesse. L'homme qui n'aime que soi ne hait rien tant que d'être seul avec soi. Il ne recherche rien que

pour soi, et ne suit rien tant que soi ; parce que quand il se voit, il ne se voit pas tel qu'il se désire, et qu'il

trouve en soi même un amas de misères inévitables, et un vide de bien réels et solides qu'il est incapable

de remplir.

Qu'on choisisse telle condition qu'on voudra, et qu'on y assemble tous les biens, et toutes les satisfactions
qui semblent contenter un homme. Si celui qu'on aura mis en cet état est sans occupation, et sans

divertissement, et qu'on le laisse faire réflexion sur ce qu'il est, cette félicité languissante ne le soutiendra

pas. Il tombera par nécessité dans des vues affligeantes de l'avenir : et si on ne l'occupe hors de lui, le

voila nécessairement malheureux.

La dignité royale n'est-elle pas assez grande d'elle même, pour rendre celui qui la possède heureux par la
seule vue de ce qu'il est ? Faudra-t-il encore le divertir de cette pensée comme les gens du commun ? Je

vois bien, que c'est rendre un homme heureux, que de le détourner de la vue de ses misères domestiques,

pour remplir toute sa pensée du soin de bien danser. Mais en sera-t-il de même d'un Roi ? Et sera-t-il plus

heureux en s'attachant à ces vains amusements, qu'à la vue de sa grandeur ? Quel objet plus satisfaisant

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