bibliotheq.net - littérature française
 

Blaise Pascal - Pensées

[§] toutes les occupations des hommes sont a avoir du bien ; et le titre par lequel ils le possèdent n'est
dans son origine que la fantaisie de ceux qui ont fait les lois. Ils n'ont aussi aucune force pour le posséder

sûrement : mille accidents le leur ravissent. il en est de même de la science : la maladie nous l'ôte.

[§] L'homme n'est donc qu'un sujet plein d'erreurs ineffaçables sans la grâce. Rien ne lui montre la vérité
: tout l'abuse. Les deux principes de vérité, la raison, et les sens, outre qu'ils manquent souvent de

sincérité, s'abusent réciproquement l'un l'autre. Les sens abusent la raison par de fausses apparences : et

cette même piperie qu'ils lui apportent, ils la reçoivent d'elle à leur tour : elle s'en revanche. Les passions

de l'âme troublent les sens, et leur font des impressions fâcheuses. Ils mentent, et se trompent à l'envi.

[§] Qu'est-ce que nos principes naturels, sinon nos principes accoutumés ? Dans les enfants, ceux qu'ils
ont reçus de la coutume de leur pères, comme la chasse dans les animaux.

Une différente coutume donnera d'autres principes naturels. Cela se voit par expérience. Et s'il y en a
d'ineffaçables à la coutume, il y en a aussi de la coutume ineffaçables à la nature. Cela dépend de la

disposition.

Les pères craignent que l'amour naturel des enfants ne s'efface. Quelle est donc cette nature sujette à être
effacée ? La coutume est une seconde nature, qui détruit la première. Pourquoi la coutume n'est-elle pas

naturelle ? J'ai bien peur que cette nature, ne soit elle-même qu'une première coutume, comme la

coutume est une seconde nature.

XXVI. Misère de l'homme.

Rien n'est plus capable de nous faire entrer dans la connaissance de la misère des hommes, que de
considérer la cause véritable de l'agitation perpétuelle dans laquelle ils passent toute leur vie.

L'âme est jetée dans le corps pour y faire un séjour de peu de durée. Elle sait que ce n'est qu'un passage à
un voyage éternel, et qu'elle n'a que le peu de temps que dure la vie pour s'y préparer. Les nécessités de la

nature lui en ravissent une très grande partie. Il ne lui reste que très peu dont elle puisse disposer. Mais ce

peu qui lui reste l'incommode si fort, et l'embarrasse si étrangement, qu'elle ne songe qu'à le perdre. Ce

lui est une peine insupportable d'être obligée de vivre avec soi, et de penser à soi. Ainsi tout son soin est

de s'oublier soi-même, et de laisser couler ce temps si court et si précieux sans réflexion, en s'occupant de

choses qui l'empêchent d'y penser.

C'est l'origine de toutes les occupations tumultuaires des hommes, et de tout ce qu'on appelle
divertissement ou passe temps, dans lesquels on n'a en effet pour but que d'y laisser passer le temps, sans

le sentir, ou plutôt sans se sentir soi même, et d'éviter en perdant cette partie de la vie l'amertume et le

dégoût intérieur qui accompagnerait nécessairement l'attention que l'on ferait sur soi même durant ce

temps-là. L'âme ne trouve rien en elle qui la contente. Elle n'y voit rien qui ne l'afflige, quand elle y

pense. C'est ce qui la contraint de se répandre au dehors, et de chercher dans l'application aux choses

extérieures, à perdre le souvenir de son état véritable. Sa joie consiste dans cet oubli ; et il suffit pour la

rendre misérable, de l'obliger de se voir, et d'être avec soi.

On charge les hommes dés l'enfance du soin de leur honneur, de leurs biens, et même du bien et de
l'honneur de leurs parents et de leurs amis. On les accable de l'étude des langues, des sciences, des

exercices, et des arts. On les charge d'affaires : on leur fait entendre, qu'ils ne sauraient être heureux, s'ils

< page précédente | 51 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.