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Blaise Pascal - Pensées

coutumes reçues. Mais par un défaut contraire les hommes croient quelquefois pouvoir faire avec justice
tout ce qui n'est pas sans exemple.

[§] Le plus grand Philosophe du monde, sur une planche plus large qu'il ne faut pour marcher à son
ordinaire, s'il y a au dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination

prévaudra. Plusieurs n'en sauraient soutenir la pensée sans pâtir et suer. Je ne veux pas rapporter tous les

effets. Qui ne sait qu'il y en a à qui la vue des chats, des rats, l'écrasement d'un charbon emportent la

raison hors des gonds ?

[§] Ne diriez-vous pas que ce Magistrat dont la vieillesse vénérable impose le respect à tout un peuple, se
gouverne par une raison pure et sublime, et qu'il juge des choses par leur nature, sans s'arrêter aux vaines

circonstances qui ne blessent que l'imagination des faibles ? Voyez-le entrer dans la place où il doit

rendre la justice. La voilà prêt à ouïr avec une gravité exemplaire. Si l'Avocat vient à paraître, et que la

nature lui ait donné une voix enrouée, et un tour de visage bizarre, que le barbier l'ait mal rasé, et que le

hasard l'ait encore barbouillé, je parie la perte de la gravité du Magistrat.

[§] L'esprit du plus grand homme du monde n'est pas si indépendant, qu'il ne soit sujet a être troublé par
le moindre tintamarre qui se fait autour de lui. Il ne faut pas le bruit d'un canon pour empêcher ses

pensées : il ne faut que le bruit d'une girouette ou d'une poulie. Ne vous étonnez pas s'il ne raisonne pas

bien à présent : une mouche bourdonne à ses oreilles : c'en est assez pour le rendre incapable de bon

conseil. Si vous voulez qu'il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient la raison en échec, et

trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les Royaumes.

[§] Nous avons un autre principe d'erreur, savoir les maladies. Elles nous gâtent le jugement et le sens. Et
si les grandes l'altèrent sensiblement, je ne doute point que les petites n'y fassent impression à proportion.

Notre propre intérêts est encore un merveilleux instrument pour nous crever agréablement les yeux.
L'affection ou la haine changent la justice. En effet, combien un Avocat bien payé par avance trouve-t-il

plus juste la cause qu'il plaide ? Mais par une autre bizarrerie de l'esprit humain, j'en sais qui pour ne pas

tomber dans cet amour propre ont esté les plus injustes du monde à contre-biais. Le moyen sûr de perdre

une affaire toute juste était de la leur faire recommander par leurs proches parents.

[§] La justice et la vérité sont deux pointes si subtiles, que nos instruments sont trop émoussez pour y
toucher exactement. S'ils y arrivent, ils en écachent la pointe, et appuient tout au tour, plus sur le faux

que sur le vrai.

[§] Les impressions anciennes ne sont pas seules capables de nous abuser. Les charmes de la nouveauté
ont le même pouvoir. De là viennent toutes les disputes des hommes, qui se reprochent, ou de suivre les

fausses impressions de leur enfance, ou de courir témérairement après les nouvelles.

Qui tient le juste milieu ? Qu'il paroisse, et qu'il le prouve. Il n'y a principe quelque naturel qu'il puisse
être, même depuis l'enfance, qu'on ne fasse passer pour une fausse impression, soit de l'instruction, soit

des sens. Parce, dit-on, que vous avez crû dés l'enfance qu'un coffre était vide lorsque vous n'y voyiez

rien, vous avez crû le vide possible : c'est une illusion de vos sens fortifiée par la coutume, qu'il faut que

la science corrige. Et les autres disent au contraire : parce qu'on vous a dit dans l'école, qu'il n'y a point

de vide, on a corrompu votre sens commun qui le comprenait si nettement avant cette mauvaise

impression, qu'il faut corriger en recourant à votre première nature. Qui a donc trompé, les sens ou

l'instruction ?

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