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Blaise Pascal - Pensées

grandeur. Il est encore dangereux de lui faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus
dangereux de lui laisser ignorer l'un et l'autre. Mais il est très avantageux de lui représenter l'un et l'autre.

[§] Que l'homme donc s'estime son prix. Qu'il s'aime ; car il a en lui une nature capable de bien ; mais
qu'il n'aime pas pour cela les bassesses qui y sont. Qu'il se méprise parce que cette capacité est vide ;

mais qu'il ne méprise pas pour cela cette capacité naturelle. Qu'il se haïsse ; qu'il s'aime : il a en lui la

capacité de connaître la vérité, et d'être heureux ; mais il n'a point de vérité ou constante ou satisfaisante.

Je voudrais donc porter l'homme à désirer d'en trouver, à être prêt et dégagé de passions pour la suivre où

il la trouvera ; et sachant combien sa connaissance s'est obscurcie par les passions, je voudrais qu'il haït

en soi la concupiscence qui la détermine d'elle même ; afin qu'elle ne l'aveuglât point en faisant son

choix, et qu'elle ne l'arrêtât point quand il aura choisi.

XXIV. Vanité de l'homme.

NOUS ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous, et en notre propre être : nous voulons
vivre dans l'idée des autres d'une vie imaginaire ; et nous nous efforçons pour cela de paraître. Nous

travaillons incessamment à embellir et conserver cet être imaginaire, et négligeons le véritable. Et si nous

avons ou la tranquillité, ou la générosité, ou la fidélité, nous nous empressons de le faire savoir, afin

d'attacher ces vertus à cet être d'imagination : nous les détacherions plutôt de nous pour les y joindre ; et

nous serions volontiers poltrons, pour acquérir la réputation d'être vaillants. Grande marque du néant de

notre propre être, de n'être pas satisfait de l'un sans l'autre, et de renoncer souvent à l'un pour l'autre ! Car

qui ne mourrait pour conserver son honneur, celui-là serait infâme.

[§] La douceur de la gloire est si grande, qu'à quelque chose qu'on l'attache, même à la mort, on l'aime.

[§] L'orgueil contrepèse toutes nos misères. Car, ou il les cache, ou s'il les découvre, il se glorifie de les
connaître.

[§] L'orgueil nous tient d'une possession si naturelle au lieu de nos misères et de nos erreurs, que nous
perdons même la vie avec joie, pourvu qu'on en parle.

[§] La vanité est si ancrée dans le coeur de l'homme, qu'un goujat, un marmiton, un crocheteur se vante,
et veut avoir ses admirateurs. Et les Philosophes mêmes en veulent. Ceux qui écrivent contre la gloire,

veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit ; et ceux qui le lisent, veulent avoir la gloire de l'avoir lu ; et moi

qui écris ceci, j'ai peut-être cette envie ; et peut être que ceux qui le liront l'auront aussi.

[§] Malgré la vue de toutes nos misères qui nous touchent, et qui nous tiennent à la gorge, nous avons un
instinct que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève.

[§] Nous sommes si présomptueux, que nous voudrions être connus de toute la terre, et même des gens
qui viendront quand nous ne serons plus. Et nous sommes si vains, que l'estime qui nous environnent

nous amuse et nous contente.

[§] La chose la plus important à la vie c'est le choix d'un métier. Le hasard en dispose. La coutume fait
les maçons, les soldats, les couvreurs. C'est un excellent couvreur, dit-on ; et en parlant des soldats, ils

sont bien fous, dit-on. Et les autres au contraire ; il n'y a rien de grand que la guerre, le reste des hommes

sont des coquins. A force d'ouïr louer en l'enfance ces métiers, et mépriser tous les autres, on choisit ; car

naturellement on aime la vertu, et l'on haït l'imprudence. Ces mots nous émeuvent : on ne pèche que dans

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