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Blaise Pascal - Pensées

d'approfondir tout, et d'édifier une tour, qui s'élève jusqu'à l'infini. Mais tout notre édifice craque, et la
terre s'ouvre jusqu'aux abîmes.

XXIII. Grandeur de l'homme.

JE puis bien concevoir un homme sans mains, sans pieds ; et je le concevrais même sans teste; si
l'expérience ne m'apprenait que c'est par là qu'il pense. C'est donc la pensée qui fait l'être de l'homme, et

sans quoi on ne le peut concevoir.

[§] Qu'est-ce qui sent du plaisir en nous ? Est-ce la main ? Est-ce le bras ? Est-ce la chair ? Est-ce le sang
? On verra qu'il faut que ce soit quelque chose d'immatériel.

[§] L'homme est si grand, que sa grandeur parois même en ce qu'il se connaît misérable. Un arbre ne se
connaît pas misérable. Il est vrai que c'est être misérable, que de se connaître misérable ; mais c'est aussi

être grand, que de connaître qu'on est misérable. Ainsi toutes ses misères prouvent sa grandeur. Ce sont

misères de grand Seigneur, misères d'un Roi dépossédé.

[§] Qui se trouve malheureux de n'être pas Roi, sinon un Roi dépossédé ? Trouverait-on Paul Émile
malheureux de n'être plus consul ? Au contraire tout le monde trouvait qu'il était heureux de l'avoir été ;

parce que sa condition n'était pas de l'être toujours. Mais on trouvait Persée si malheureux de n'être plus

Roi, parce que sa condition était de l'être toujours, qu'on trouvait étrange qu'il pût supporter la vie. Qui se

trouve malheureux de n'avoir qu'une bouche ? Et qui ne se trouve malheureux de n'avoir qu'un oeil ? On

ne s'est peut être jamais avisé de s'affliger de n'avoir pas trois yeux ; mais on est inconsolable de n'en

avoir qu'un.

[§] Nous avons un si grande idée de l'âme de l'homme, que nous ne pouvons souffrir d'en être méprisés,
et de n'être pas dans l'estime d'une âme : et toute la félicité des hommes consiste dans cette estime.

Si d'un côté cette fausse gloire que les hommes cherchent est une grande marque de leur misère, et de
leur bassesse, c'en est une aussi de leur excellence. Car quelques possessions qu'il ait sur la terre, de

quelque santé et commodité essentielle qu'il jouisse, il n'est pas satisfait s'il n'est dans l'estime des

hommes. Il estime si grande la raison de l'homme, que quelque avantage qu'il ait dans le monde, il se

croit malheureux, s'il n'est placé aussi avantageusement dans la raison de l'homme. C'est la plus belle

place du monde : rien ne le peut détourner de ce désir ; et c'est la qualité la plus ineffaçable du coeur de

l'homme. Jusque là que ceux qui méprisent le plus les hommes et qui les égalent aux bêtes, en veulent

encore être admirés, et se contredisent à eux mêmes par leur propre sentiment ; leur nature qui est plus

forte que toute leur raison les convainquant plus fortement de la grandeur de l'homme, que la raison ne

les convainc de sa bassesse.

[§] L'homme n'est qu'un roseau le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas
que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Mais quand

l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue ; parce qu'il sait qu'il meurt ; et

l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien.

Ainsi toute notre dignité consiste dans la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de
la durée. Travaillons donc à bien penser. voilà le principe de la morale.

[§] Il est dangereux de trop faire voir à l'homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa

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