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Blaise Pascal - Pensées

cherchons le bonheur, et ne trouvons que misère. Nous sommes incapables et de certitude et de bonheur.
Ce désir nous est laissé, tant pour nous punir, que pour nous faire sentir, d'où nous sommes tombés.

[§] Si l'homme n'est fait pour Dieu, pourquoi n'est-il heureux qu'en Dieu ? Si l'homme est fait pour Dieu,
pourquoi est-il si contraire à Dieu ?

[§] L'homme ne sait à quel rang se mettre. Il est visiblement égaré, et sent en lui des restes d'un état
heureux, dont il est déchu, et qu'il ne peut retrouver. Il le cherche par tout avec inquiétude et sans succès

dans des ténèbres impénétrables.

C'est la source des combats des Philosophes, dont les uns ont pris à tâche d'élever l'homme en découvrant
ses grandeurs, et les autres de l'abaisser en représentant ses misères. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que

chaque parti se sert des raisons de l'autre pour établir son opinion. Car la misère de l'homme se conclut

de sa grandeur et sa grandeur se conclut de sa misère. Ainsi les uns ont d'autant mieux conclu la misère,

qu'ils en ont pris pour preuve la grandeur ; et les autres ont conclu la grandeur avec d'autant plus de force,

qu'ils l'ont tirée de la misère même. Tout ce que les uns ont pu dire pour montrer la grandeur, n'a servi

que d'un argument aux autres, pour conclure la misère ; puis que c'est être d'autant plus misérable, qu'on

est tombé de plus haut : et les autres au contraire. Ils se sont élevés les uns sur les autres par un cercle

sans fin, estant certain qu'à mesure que les hommes ont plus de lumière ils découvrent de plus en plus en

l'homme de la misère et de la grandeur. En un mot l'homme connaît qu'il est misérable. Il est donc

misérable, puis qu'il le connaît ; mais il est bien grand, puis qu'il connaît qu'il est misérable.

Quelle chimère est-ce donc que l'homme ? Quelle nouveauté, quel chaos, quel sujet de contradiction ?
Juge de toutes choses, imbécile ver de terre ; dépositaire du vrai, amas d'incertitudes ; gloire, et rebut de

l'univers. S'il se vante, je l'abaisse ; s'il s'abaisse, je le vante, et le contredits toujours, jusqu'à ce qu'il

comprenne, qu'il est un monstre incompréhensible.

XXII. Connaissance générale de l'homme.

LA première chose qui s'offre à l'homme, quand il regarde, c'est son corps, c'est à dire une certaine
portion de matière qui lui est propre. Mais pour comprendre ce qu'elle est, il faut qu'il la compare avec

tout ce qui est au dessus de lui, et tout ce qui est au dessous, afin de reconnaître ses justes bornes.

Qu'il ne s'arrête donc pas à regarder simplement les objets qui l'environnent. Qu'il contemple la nature
dans sa haute et pleine majesté. Qu'il considère cette éclatante lumière, mise comme une lampe éternelle,

pour éclairer l'univers. Que la terre lui paroisse comme un point au prix du vaste tour que cet astre décrit.

Et qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour lui même n'est qu'un point très délicat, à l'égard de celui que les

astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s'arrête là, que l'imagination passe

outre. Elle se lassera plutôt de concevoir, que la nature de fournir. Tout ce que nous voyons du monde

n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'approche de l'étendue de ses

espaces. Nous avons beau enfler nos conceptions, nous n'enfantons que des atomes, au prix de la réalité

des choses. C'est une sphère infinie, dont le centre est par tout, la circonférence nulle part. Enfin c'est un

des plus grands caractères sensibles de la toute puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans

cette pensée.

Que l'homme estant revenu à soi, considère ce qu'il est, au prix de ce qui est. Qu'il se regarde comme
égaré dans ce canton détourné de la nature. Et que de ce que lui paraîtra ce petit cachot, où il se trouve

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