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Blaise Pascal - Pensées
tous tendent continuellement. Tous se plaignent, Princes, sujets ; nobles, roturiers ; vieillards, jeunes ; forts, faibles ; savants, ignorants ; sains, malades ; de tous pays, de tous temps, de tous âges, et de toutes conditions.
Une épreuve si longue, si continuelle, et si uniforme devrait bien nous convaincre de l'impuissance où nous sommes, d'arriver au bien par nos efforts. Mais l'exemple ne nous instruit point. Il n'est jamais si parfaitement semblable, qu'il n'y ait quelque délicate différence ; et c'est de là que nous attendons que notre espérance ne sera pas déçue en cette occasion comme en l'autre. Ainsi le présent ne nous satisfaisant jamais ; l'espérance nous pipe, et de malheur en malheur nous mène jusqu'à la mort qui en est le comble éternel.
C'est une chose étrange, qu'il n'y a rien dans la nature qui n'ai esté capable de tenir la place de la fin et du bonheur de l'homme, êtres, éléments, plantes, animaux, insectes, maladies, guerre, vices, crimes, etc. L'homme estant déchu de son état naturel, il n'y a rien à quoi il n'ait esté capable de se porter. Depuis qu'il a perdu le vrai bien, tout également peut lui paraître tel, jusqu'à sa destruction propre, toute contrainte qu'elle est à la raison et à la nature tout ensemble.
Les uns ont cherché la félicité dans l'autorité, les autres dans les curiosités et dans les sciences, les autres dans les voluptés. Ces trois concupiscences ont fait trois sectes, et ceux qu'ont appelle Philosophes n'ont fait effectivement que suivre une des trois. Ceux qui en ont le plus approché ont considéré, qu'il est nécessaire que le bien universel que tous les hommes désirent, et où tous doivent avoir part, ne soit dans aucune des choses particulières qui ne peuvent être possédées que par un seul, et qui estant partagées affligent plus leur possesseur par le manque de la partie qu'il n'a pas, qu'elles ne le contentent par la jouissants de celle qui lui appartient. Ils ont compris que le vrai bien devait être tel que tous pussent le posséder à la fois sans diminution, et sans envie, et que personne ne le pût perdre contre son gré. Ils l'ont compris, mais ils ne l'ont pu trouver ; et au lieu d'un bien solide et effectif, ils n'ont embrassé que l'image creuse d'une vertu fantastique.
Notre instinct nous fait sentir qu'il faut chercher notre bonheur dans nous. Nos passions nous poussent au dehors, quand même les objets ne s'offriraient pas pour les exciter. Les objets du dehors nous tentent d'eux- mêmes, et nous appellent, quand même nous n'y pensons pas. Ainsi les Philosophes ont beau dire : rentrez en vous mêmes, vous y trouverez votre bien ; on ne les croit pas ; et ceux qui les croient sont les plus vides et les plus sots. Car qu'y a-t-il de plus ridicule et de plus vain que ce que proposent Stoïciens, et de plus faux que tous leurs raisonnements ?
Ils concluent qu'on peut toujours ce qu'on peut quelquefois, et que puisque le désir de la gloire fait bien faire quelque chose à ceux qu'il possède, les autres le pourront bien aussi. Ce sont des mouvements fiévreux que la santé ne peut imiter.
[§] La guerre intérieure de la raison contre les passions a fait que ceux qui ont voulu avoir la paix se sont partagés en deux sectes. Les uns ont voulu renoncer aux passions, et devenir Dieux. Les autres ont voulu y renoncer à la raison, et devenir bêtes. Mais ils ne l'ont pu ni les uns ni les autres ; et la raison demeure toujours qui accuse la bassesse et l'injustice des passions, et trouble le repos de ceux qui s'y abandonnent : et les passions sont toujours vivantes dans ceux mêmes qui veulent y renoncer.
Voilà ce que peut l'homme par lui même et par ses propres efforts à l'égard du vrai, et du bien. Nous avons une impuissance à prouver, invincible à tout le Dogmatisme. Nous avons une idée de la vérité, invincible à tout le Pyrrhonisme. Nous souhaitons la vérité, et ne trouvons en nous qu'incertitude. Nous
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