|
Blaise Pascal - Pensées
Mais nous ne pouvons connaître JÉSUS-CHRIST, sans connaître tout ensemble et Dieu, et nos misères, et le remède de nos misères ; parce que JÉSUS-CHRIST n'est pas simplement Dieu, mais que c'est un Dieu réparateur de nos misères.
Ainsi tous ceux qui cherchent Dieu sans JÉSUS-CHRIST, ne trouvent aucune lumière qui les satisfasse, ou qui leur soit véritablement utile. Car, ou ils n'arrivent pas jusqu'à connaître qu'il y a un Dieu ; ou, s'ils y arrivent, c'est inutilement pour eux ; parce qu'ils se forment un moyen de communiquer sans médiateur avec ce Dieu qu'ils ont connu sans médiateur. De sorte qu'ils tombent ou dans l'Athéisme, ou dans le Déisme, qui sont deux choses que la Religion Chrétienne abhorre presque également.
Il faut donc tendre uniquement à connaître JÉSUS-CHRIST, puisque c'est par lui seul que nous pouvons prétendre connaître Dieu d'une manière qui nous soit utile.
C'est lui qui est le vrai Dieu des hommes, c'est-à-dire des misérables, et des pécheurs. Il est le centre de tout, et l'objet de tout ; et qui ne le connaît pas, ne connaît rien dans l'ordre du monde, ni dans soi même. Car non seulement nous ne connaissons Dieu que par JÉSUS-CHRIST, mais nous ne nous connaissons nous mêmes que par JÉSUS-CHRIST.
Sans JÉSUS-CHRIST il faut que l'homme soit dans le vice et dans la misère ; avec JÉSUS-CHRIST l'homme est exempt de vice et de misère. En lui est tout notre bonheur, notre vertu, notre vie, notre lumière, notre espérance ; et hors de lui il n'y a que vice, misère, ténèbres, désespoir, et nous ne voyons qu'obscurité et confusion dans la nature de Dieu, et dans notre propre nature.
XXI. Contrariétés étonnantes qui se trouvent dans la nature de l'homme
à l'égard de la vérité,
du bonheur, et de plusieurs autres choses.
RIEN n'est plus étrange dans la nature de l'homme que les contrariétés que l'on y découvre à l'égard de toutes choses. Il est fait pour connaître la vérité ; il la désire ardemment, il la cherche ; et cependant quand il tâche de la saisir, il s'éblouit et se confond de telle sorte, qu'il donne sujet de lui en disputer la possession. C'est ce qui a fait naître les deux sectes de Pyrrhoniens et de Dogmatistes, dont les uns ont voulu ravir à l'homme toute connaissance de la vérité, et les autres tâchent de la lui assurer ; mais chacun avec des raisons si peu vraisemblables qu'elles augmentent la confusion et l'embarras de l'homme, lorsqu'il n'a [ 153] point d'autre lumière que celle qu'il trouve dans sa nature.
Les principales raisons des Pyrrhoniens sont, que nous n'avons aucune certitude de la vérité des principes, hors la foi et la révélation, sinon en ce que nous les sentons naturellement en nous. Or, disent-ils, ce sentiment naturel n'est pas une preuve convaincante de leur vérité ; puis que n'y ayant point de certitude hors la foi ; si l'homme est créé par un Dieu bon, ou par un démon méchant, s'il a esté de tout temps, ou s'il s'est fait par hasard, il est en doute si ces principes nous sont donnés ou véritables, ou faux, ou incertains selon nôtre origine. De plus, que personne n'a d'assurance hors la foi, s'il veille, ou s'il dort ; vu que durant le sommeil on ne croit pas moins fermement veiller, qu'en veillant effectivement. On croit voir les espaces, les figures, les mouvements ; on sent couler le temps, on le mesure ; et enfin on agit de même qu'éveillé. De sorte que la moitié de la vie se passant en sommeil par notre propre aveu, ou, quoiqu'il nous en paraisse, nous n'avons aucune idée du vrai, tous nos sentiments étants alors des illusions, qui sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un sommeil un peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir, comme on rêve souvent qu'on rêve en entassant songes sur songes ?
|