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Blaise Pascal - Pensées
Ce n'est pas de cette sorte que l'Écriture, qui connaît mieux que nous les choses qui sont de Dieu, en parle. Elle nous dit bien, que la beauté des créatures fait connaître celui qui en est l'auteur ; mais elle ne nous dit pas, qu'elles fassent cet effet dans tout le monde. Elle nous avertit au contraire, que quand elles le font, ce n'est pas par elles mêmes, mais par la lumière que Dieu répand en même temps dans l'esprit de ceux à qui il se découvre par ce moyen. Quod notum est Dei, manifestatum est in illis, Deus enim illis manifestavit (Rom. 1. 19.). Elle nous dit généralement, que Dieu est un Dieu caché, Vere tu es Deus absconditus [N.D.C. Is. 45, 15] ; et que depuis la corruption de la nature, il a laissé les hommes dans un aveuglement dont ils ne peuvent sortir que par JÉSUS-CHRIST, hors duquel toute communication avec Dieu nous est ôtée. Nemo novit patrem nisi filius, aut cui volueri filius revelare (Matth. 11. 27).
C'est encore ce que l'Écriture nous marque, lorsqu'elle nous dit en tant d'endroits, que ceux qui cherchent Dieu le trouve ; car on ne parle point ainsi d'une lumière claire et évidente : on ne la cherche point ; elle se découvre, et se fait voir d'elle même.
[§] Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes, et si impliquées, qu'elles frappent peu ; et quand cela servirait à quelques uns, ce ne serait que pendant l'instant qu'ils voient cette démonstration ; mais une heure après ils craignent de s'être trompés. Quod curiositate cognoverint, superbiâ amiserunt. [N.D.C. cf. Aug., Serm. CXLI In Jn 14, 6, II, 2, P. L. 38, 777, li. 9 : quod curiositate invenerunt, superbia perdiderunt]
D'ailleurs ces sortes de preuves ne nous peuvent conduire qu'à une connaissance spéculative de Dieu, et ne le connaître que de cette sorte, c'est ne le connaître pas.
La Divinité des Chrétiens ne consiste pas en un Dieu simplement auteur des vérités Géométriques et de l'ordre des éléments ; c'est la part des Païens. Elle ne consiste pas simplement en un Dieu qui exerce sa providence sur la vie et sur les biens des hommes, pour donner une heureuse suite d'années à ceux qui l'adorent ; c'est le partage des Juifs. Mais le Dieu d'Abraham, et de Jacob, le Dieu des Chrétiens est un Dieu d'amour et de consolation : c'est un Dieu qui remplit l'âme et le coeur de ceux qu'il possède : c'est un Dieu qui leur fait sentir intérieurement leur misère, et sa miséricorde infinie ; qui s'unit au fonds de leur âme, qui la remplit d'humilité, de joie, de confiance, d'amour ; qui les rend incapables d'autre fin que de lui-même.
Le Dieu des Chrétiens est un Dieu qui fait sentir à l'âme, qu'il est son unique bien, que tout son repos est en lui, et qu'elle n'aura de joie qu'à l'aimer ; et qui lui fait en même temps abhorrer les obstacles qui la retiennent et l'empêchent de l'aimer de toutes ses forces. L'amour propre et la concupiscence qui l'arrêtent lui sont insupportables. Ce Dieu lui fait sentir, qu'elle a ce fonds d'amour propre, et que lui seul l'en peut guérir.
Voilà ce que c'est que de connaître Dieu en Chrétien. Mais pour le connaître de cette manière, il faut connaître en même temps sa misère, son indignité, et le besoin qu'on a d'un médiateur pour se rapprocher de Dieu, et pour s'unir à lui. Il ne faut point séparer ces connaissances ; parce qu'étant séparées, elles sont non seulement inutiles, mais nuisibles. La connaissance de Dieu sans celle de notre misère fait l'orgueil. La connaissance de notre misère sans celle de JÉSUS-CHRIST fait le désespoir. Mais la connaissance de Jésus-Christ nous exempte et de l'orgueil, et du désespoir ; parce que nous y trouvons Dieu, nôtre misère, et la voie unique de la réparer.
Nous pouvons connaître Dieu, sans connaître nos misères ; ou nos misères, sans connaître Dieu ; ou même Dieu et nos misères, sans connaître le moyen de nous délivrer des misères qui nous accablent.
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