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Blaise Pascal - Pensées

ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c'est que mon corps, que mes sens, que mon âme ; et
cette partie même de moi qui pense ce que je dis, et qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, ne se

connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l'Univers qui m'enferment, et je me

trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans savoir pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en

un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce point plutôt qu'à un autre

de toute l'éternité qui m'a précédé, et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infirmités de toutes

parts qui m'engloutissent comme un atome, et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour.

Tout ce que je connais c'est ce que je dois bientôt mourir ; mais ce que j'ignore le plus c'est cette mort

même que je ne saurais éviter.

Comme je ne sais d'où je viens, aussi je ne sais où je vais ; et je sais seulement qu'en sortant de ce monde,
je tombe pour jamais ou dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans savoir à laquelle de ces

deux conditions je dois être éternellement en partage.

Voila mon état plein de misère, de faiblesse, d'obscurité. Et de tout cela je conclus que je dois donc
passer tous les jours de ma vie sans songer à ce qui me doit arriver, et que je n'ai qu'à suivre mes

inclinations sans réflexion et sans inquiétude, en faisant tout ce qu'il faut pour tomber dans le malheur

éternel au cas que ce qu'on en dit soit véritable. Peut-être que je pourrais trouver quelque éclaircissement

dans mes doutes ; mais n'en veux pas prendre la peine, ni faire un pas pour le chercher ; et en traitant

avec mépris ceux qui se travailleraient de ce soin, je veux aller sans prévoyance et sans crainte tenter un

si grand événement, et me laisser mollement conduire à la mort dans l'incertitude de l'éternité de ma

condition future.

En vérité il est glorieux à la Religion d'avoir pour ennemis des hommes si déraisonnables ; et leur
opposition lui est si peu dangereuse, qu'elle sert au contraire à l'établissement des principales vérités

qu'elle nous enseigne. Car la foi Chrétienne ne va principalement qu'à établir ces deux choses, la

corruption de la nature, et la rédemption de JÉSUS-CHRIST. Or s'ils ne servent pas à montrer la vérité de

la rédemption par la sainteté de leurs moeurs, ils servent au moins admirablement à montrer la corruption

de la nature par des sentiments si dénaturés.

Rien n'est si important à l'homme que son état ; rien ne lui est si redoutable que l'éternité. Et ainsi qu'il se
trouve des hommes indifférents à la perte de leur être, et au péril d'une éternité de misère, cela n'est point

naturel. Ils sont tout autres à l'égard de toutes les autres choses : ils craignent jusqu'aux plus petites, ils

les prévoient, ils les sentent ; et ce même homme qui passe les jours et les nuits dans la rage et dans le

désespoir pour la perte d'une charge, ou pour quelque offense imaginaire à son honneur, est celui là

même qui sait qu'il va tout perdre par la mort, et qui demeure néanmoins sans inquiétude, sans trouble, et

sans émotion. Cette étrange insensibilité pour les choses les plus terribles dans un coeur si sensible aux

plus légères ; c'est un enchantement incompréhensible, et un assoupissement surnaturel.

Un homme dans un cachot ne sachant si son arrêt est donné, n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre,
et cette heure suffisant, s'il sait qu'il est donné, pour le faire révoquer, il est contre la nature qu'il emploie

cette heure-là non à s'informer si cet arrêt est donné, mais à jouer, et à se divertir. C'est l'état où se

trouvent ces personnes, avec cette différence que les maux dont ils sont menacés sont bien autre que la

simple perte de la vie et un supplice passager que ce prisonnier appréhenderait. Cependant ils courent

sans souci dans le précipice après avoir mis quelque chose devant leurs yeux pour s'empêcher de le voir,

et ils se moquent de ceux qui les en avertissent.

Ainsi non seulement le zèle de ceux qui cherchent Dieu prouve la véritable Religion, mais aussi

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