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Blaise Pascal - Pensées

Les grands génies ont leur empire, leur éclat, leur grandeur, leurs victoires, et n'ont nul besoin des
grandeurs charnelles, qui n'ont nuls rapport avec celles qu'ils cherchent. Ils sont vus des esprits, non des

yeux mais c'est assez.

Les Saints ont leur empire, leur éclat, leurs victoires, et n'ont nul besoin des grandeurs charnelles ou
spirituelles, qui ne sont pas de leur ordre, et qui n'ajoutent ni n'ôtent à la grandeur qu'ils désirent. Ils sont

vus de Dieu et des Anges, et non des corps ni des esprits curieux : Dieu leur suffit.

Archimède sans aucun éclat de naissance serait en même vénération. Il n'a pas donné des batailles, mais
il a laissé à tout l'univers des inventions admirables. O qu'il est grand et éclatant aux yeux de l'esprit !

JÉSUS-CHRIST sans bien et sans aucune production de science au dehors, est dans son ordre de sainteté.
Il n'a point donné d'inventions ; il n'a point régné ; mais il a ét humble, patient, saint devant Dieu, terrible

aux démons, sans aucun péché. O qu'il est venu en grande pompe, et en une prodigieuse magnificence

aux yeux du coeur, et qui voient la sagesse !

Il eût été inutile à Archimède de faire le Prince dans ses livres de Géométrie, quoiqu'il le fût.

Il eût été inutile à notre Seigneur JÉSUS-CHRIST pour éclater dans son règne de sainteté de venir en
Roi. Mais qu'il est bien venu avec l'éclat de son ordre !

Il est ridicule de se scandaliser de la bassesse de JÉSUS-CHRIST, comme si cette bassesse était du même
ordre que la grandeur qu'il venait faire paraître. Qu'on considère cette grandeur là dans sa vie, dans sa

passion, dans son obscurité, dans sa mort, dans l'élection des siens, dans leur fuite, dans sa secrète

résurrection, et dans le reste ; on la verra si grande, qu'on n'aura pas sujet de se scandaliser d'une bassesse

qui n'y est pas.

Mais il y en a qui ne peuvent admirer que les grandeurs charnelles, comme s'il n'y en avait pas de
spirituelles ; et d'autres qui n'admirent que les spirituelles, comme s'il n'y en avait pas d'infiniment plus

hautes dans la sagesse.

Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre, et les Royaumes ne valent pas le moindre des esprits ;
car il connaît tout cela, et soi-même ; et le corps rien. Et tous les corps et tous les esprits ensemble, et

toutes leurs productions ne valent pas le moindre mouvement de charité ; car elle est d'un ordre

infiniment plus élevé.

De tous les corps ensemble on ne saurait tirer la moindre pensée : cela est impossible, et d'un autre ordre.
Tous les corps et tous les esprits ensemble ne sauraient produire un mouvement de vraie charité : cela est

impossible, et d'un autre ordre tout surnaturel.

[§] JÉSUS-CHRIST a été dans une obscurité (selon ce que le monde appelle obscurité) telle que les
historiens qui n'écrivent que les choses importantes l'ont à peine aperçu.

[§] Quel homme eut jamais plus d'éclat que JÉSUS-CHRIST ? Le peuple Juif tout entier le prédit avant
sa venue. Le peuple Gentil l'adore après qu'il est venu. Les deux peuples Gentil et Juif le regardent

comme leur centre. Et cependant quel homme jouit jamais moins de tout cet éclat ? De trente trois ans il

en vit trente sans paraître. Dans les trois autres il passe pour imposteur ; les Prêtres et les principaux de sa

nation le rejettent ; ses amis et ses proches le méprisent. Enfin il meurt d'une mort honteuse, trahi par un

des siens, renié par l'autre, et abandonné de tous.

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