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Blaise Pascal - Pensées

[§] Le Messie, selon les Juifs charnels, doit être un grand Prince temporel. Selon les Chrétiens charnels,
il est venu nous dispenser d'aimer Dieu, et nous donner des Sacrements qui opèrent tout sans nous. ni l'un

ni l'autre n'est la Religion Chrétienne ni Juive.

[§] Les vrais Juifs et les vrais Chrétiens ont reconnu un Messie qui les ferait aimer Dieu, et par cet amour
triompher de leurs ennemis.

[§] Le voile qui est sur les livres de l'Écriture pour les Juifs, y est aussi pour les mauvais Chrétiens, et
pour tous ceux qui ne se haïssent pas eux- mêmes. Mais qu'on est bien disposé à les entendre, et à

connaître JÉSUS- CHRIST quand on se hait véritablement soi-même !

[§] Les Juifs charnels tiennent milieu entre les Chrétiens et les Païens. Les Païens ne connaissent point
Dieu, et n'aiment que la terre. Les Juifs connaissent le vrai Dieu, et n'aiment que la terre. Les Chrétiens

connaissent le vrai Dieu, et n'aiment point la terre. Les Juifs et les Païens aiment les mêmes biens. Les

Juifs et les Chrétiens connaissent le même Dieu.

[§] C'est visiblement un peuple fait exprès pour servir de témoins au Messie. Il porte les livres, et les
aime, et ne les entend point. Et tout cela est prédit ; car il est dit que les jugements de Dieu leur sont

confiés, mais comme un livre scellé.

[§] Tandis que les Prophètes ont été pour maintenir la loi, le peuple a été négligent. Mais depuis qu'il n'y
a plus eu de Prophètes, le zèle a succédé : ce qui est une providence admirable.

XI. Moïse.

LA création du monde commençant à s'éloigner, Dieu a pourvu d'un historien contemporain, et a commis
tout un peuple pour la garde de ce livre ; afin que cette histoire fût la plus authentique du monde, et que

tous les hommes pussent apprendre une chose si nécessaire à savoir, et qu'on ne peut savoir que par-là.

[§] Moïse était habile homme. Cela est clair. Donc s'il eût eu dessein de tromper, il l'eût fait en sorte
qu'on ne l'eût pu convaincre de tromperie. Il a fait tout le contraire ; car s'il eût débité des fables, il n'y eût

point eu de Juif qui n'en eût pu reconnaître l'imposture.

Pourquoi, par exemple, a-t-il fait la vie des premiers hommes si longues, et si peu de génération ? Il eût
pu se cacher dans une multitude de générations ; mais il ne le pouvait en si peu ; car ce n'est pas le

nombre des années, mais la multitude des générations qui rend les choses les plus mémorables qui se

soient jamais imaginées, savoir la création, et le déluge, si proche qu'on y touche, par le peu qu'il fait de

générations. De sorte qu'au temps où il écrivait ces choses, la mémoire en devait encore être toute récente

dans l'esprit de tous les Juifs.

[§] Sem qui a vu Lamech, qui a vu Adam, a vu au moins Abraham, et Abraham a vu Jacob, qui a vu ceux
qui ont vu Moïse. Donc le déluge et la création sont vrais. Cela conclut entre de certaines gens qui

l'entendent bien.

[§] La longueur de la vie des Patriarche, au lieu de faire que les histoires passées se perdissent, servait au
contraire à les conserver. Car ce qui fait que l'on n'est pas quelquefois assez instruit dans l'histoire de ses

ancêtres, c'est qu'on n'a jamais guère vécu avec eux, et qu'il sont morts souvent devant que l'on eût atteint

l'âge de raison. Mais lorsque les hommes vivaient si longtemps, les enfants vivaient longtemps avec leurs

pères, et ainsi ils les entretenaient longtemps. Or de quoi les eussent-ils entretenus sinon de l'histoire de

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