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Blaise Pascal - Pensées
Ainsi le mot d'ennemi dépendant de la dernière fin, les justes entendaient par là leurs passions, et les charnels entendaient les Babyloniens, de sorte que ces termes n'étaient obscurs que pour les injustes. Et c'est ce que dit Isaïe (8. 16.) : Signa legem in discipulis meis ; et que JÉSUS- CHRIST sera pierre de scandale (8. 14.) ; mais bienheureux ceux qui ne seront point scandalisés en lui (Matth. 1. 6.). Ozée le dit aussi parfaitement (14. 10.) : Où est le sage ; et il entendra ce que je dis ? car les voies de Dieu sont droites ; les justes y marcheront, mais les méchants y trébucheront.
Et cependant ce Testament fait de telle sorte qu'en éclairant les uns il aveugle les autres, marquait en ceux-mêmes qu'il aveuglait, la vérité qui devait être connue des autres. Car les biens visibles qu'ils recevaient de Dieu étaient si grands et si divins, qu'ils paraissait bien qu'il avait le pouvoir de leur donner les invisibles et un Messie.
[§] Le temps du premier avènement de JÉSUS-CHRIST est prédit ; le temps du second ne l'est point ; parce que le premier devait être caché ; au lieu que le second doit être éclatant et tellement manifeste que ses ennemis même le reconnaîtront. Mais comme dans son premier avènement, il ne devait venir qu'obscurément, et pour être connu seulement de ceux qui fonderaient les Écritures, Dieu avait tellement disposé les choses, que tout servait à la faire reconnaître. Les Juifs le prouvaient en le recevant ; car ils étaient les dépositaires des prophéties : et ils le prouvaient aussi en ne le recevant point ; parce qu'en cela ils accomplissaient les prophéties.
[§] Les Juifs avaient des miracles, des prophéties qu'ils voyaient accomplir, et la doctrine de leur loi étaient de n'adorer et de n'aimer qu'un Dieu ; elle était aussi perpétuelle. Ainsi elle avait toutes les marques de la vraie Religion ; Aussi l'était elle. Mais il faut distinguer la doctrine des Juifs, d'avec la doctrine de la loi des Juifs. Or la doctrine des Juifs n'était pas vraie, quoiqu'elle eût les miracles, les prophéties, et la perpétuité ; parce qu'elle n'avait pas cet autre point de n'adorer et n'aimer que Dieu.
La Religion Juive doit donc être regardée différemment dans la tradition de leurs Saints, et dans la tradition du peuple. La morale et la félicité en sont ridicules dans la tradition du peuple ; mais elle est incomparable dans celle de leurs Saints. Le fondement en est admirable. C'est le plus ancien livre du monde et le plus authentique. Et au lieu que Mahomet pour faire subsister le sien a défendu de le lire, Moïse pour faire subsister le sien a ordonné à tout le monde de le lire.
[§] La Religion Juive est toute divine dans son autorité, dans sa durée, dans sa perpétuité, dans sa morale, dans sa conduite, dans sa doctrine, dans ses effets, etc.
Elle a été formée sur la ressemblance de la vérité du Messie ; et la vérité du Messie a été reconnue par la Religion des Juifs qui en était la figure.
Parmi les Juifs la vérité n'était qu'en figure. Dans le ciel elle est découverte. Dans l'Église elle est couverte, et reconnue par le rapport à la figure. La figure a été faite sur la vérité, et la vérité a été reconnue sur la figure.
[§] Qui jugera de la Religion des Juifs par les grossiers la connaîtra mal. Elle est visible dans les saints livres, et dans la tradition des Prophètes, qui ont assez fait voir qu'ils n'entendaient pas la loi à la lettre. Ainsi notre Religion est divine dans l'Évangile, les Apôtres, et la tradition ; mais elle est tout défigurée dans ceux qui la traitent mal.
[§] Les Juifs étaient de deux sortes. Les uns n'avaient que les affections païennes ; les autres avaient les affections Chrétiennes.
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