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Blaise Pascal - Pensées
[§] Il fallait que pour donner foi au Messie, il y eût des prophéties précédentes, et qu'elles fussent portées par des gens non suspects, et d'une diligence, d'une fidélité, et d'un zèle extraordinaire, et connu de toute le terre.
Pour faire réussir tout cela, Dieu a choisi ce peuple charnel, auquel il a mis en dépôt les prophéties qui prédisent le Messie comme libérateur, et dispensateur des biens charnels que ce peuple aimait ; et ainsi il a eu une ardeur extraordinaire pour ses Prophètes, et a porté à la vue de tout le monde ces livres où le Messie est prédit, assurant toutes les nations qu'il devait venir, et en la manière prédite dans leurs livres qu'ils tenaient ouverts à tout le monde. Mais étant déçus par l'avènement ignominieux et pauvre du Messie, ils ont été ses plus grands ennemis. De sorte que voilà le peuple du monde le moins suspect de nous favoriser, qui fait pour nous, et qui par le zèle qu'il a pour sa loi et pour ses Prophètes porte et conserve avec une exactitude incorruptible et sa condamnation et nos preuves.
[§] Ceux qui ont rejeté et crucifié JÉSUS-CHRIST qui leur a été en scandale, sont ceux qui portent les livres qui témoignent de lui, et qui disent qu'il sera rejeté et en scandale. Ainsi ils ont marqué que c'était lui en le refusant : et il a été également prouvé et par les Juifs justes qui l'ont reçu, et par les injustes qui l'ont rejeté, l'un et l'autre ayant été prédit.
[§] C'est pour cela que les prophéties ont un sens caché, le spirituel dont ce peuple était ennemi sous le charnel qu'il aimait. Si le sens spirituel eût été découvert, ils n'étaient pas capables de l'aimer ; et ne pouvant le porter ils n'eussent pas eu le zèle pour la conservation de leurs livres et de leurs cérémonies. Et s'ils avaient aimé ces promesses spirituelles, et qu'ils les eussent conservées incorrompues jusques au Messie, leur témoignage n'eût pas eu de force, puis qu'ils en eussent été amis. Voilà pourquoi il était bon que le sens spirituel fût couvert. Mais d'un autre côté si ce sens eût été tellement caché qu'il n'eût point du tout paru, il n'eût pu servir de preuve au Messie. Qu'a-t-il donc été fait ? Ce sens a été couvert sous le temporel dans la foule des passages, et a été découvert clairement en quelques-uns. Outre que le temps et l'état du monde ont été prédits si clairement que le Soleil n'est pas plus clair. Et ce sens spirituel est si clairement expliqué en quelques endroits, qu'il fallait un aveuglement pareil à celui que la chair jette dans l'esprit quand il lui est assujetti pour ne le pas reconnaître.
Voilà donc quelle a été la conduite de Dieu. Ce sens spirituel est couvert d'un autre en une infinité d'endroits, et découvert en quelques uns, rarement à la vérité : mais en telle sorte néanmoins que les lieux où il est caché sont équivoques, et peuvent convenir aux deux ; au lieu que les lieux où il est découvert sont univoques, et ne peuvent convenir qu'au sens spirituel.
De sorte que cela ne pouvait induire en erreur, et qu'il n'y avait qu'un peuple aussi charnel que celui-là qui s'y pût méprendre.
Car quand les biens sont promis en abondance, qui les empêchait d'entendre les véritables bien, sinon leur cupidité qui déterminait ce sens au biens de la terre ? Mais ceux qui n'avaient de biens qu'en Dieu, les rapportaient uniquement à Dieu. Car il y a deux principes qui partagent les volontés des hommes, la cupidité, et la charité. Ce n'est pas que la cupidité ne puisse demeurer avec la foi, et que la charité ne subsiste avec les biens de la terre. Mais la cupidité use de Dieu, et jouit du monde, et la charité au contraire use du monde et jouit de Dieu.
Or la dernière fin est ce qui donne le nom aux choses. Tout ce qui nous empêche d'y arriver est appelé ennemi. Ainsi les créatures quoique bonnes sont ennemies des justes quand elles les détournent de Dieu, et Dieu même est l'ennemi de ceux dont il trouble la convoitise.
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